TADOW
// CH_01

L'Humiliation

LOC:Lagos, Nigéria (Eko Atlantic City & Old Lagos)DAT:12 Octobre 2060POV:Dr. Amara Diop

I. Le Bruit

Le bruit n'était pas dans la salle. Il était dans sa moelle épinière.

Il ressemblait au grincement d'une craie sur un tableau noir cosmique, étiré sur une fréquence que seule la mâchoire d'Amara semblait capable de capter. C’était un sifflement bas, une pression statique derrière ses globes oculaires ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ qui s'intensifiait chaque fois qu'elle essayait de mentir, ou pire, chaque fois qu'elle s'apprêtait à dire une vérité que personne ne voulait entendre. La Note. Un La bémol constant, désaccordé, qui grattait l'intérieur de son crâne comme une laine de verre, vibrant en sympathie avec une source lointaine, absente, et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ pourtant terrifiante de proximité.

Amara Diop ferma les yeux une seconde, absorbant l'air recyclé de la loge VIP du Future Africa Summit. L'air sentait l'ozone, le café synthétique brûlé et cette odeur particulière, métallique, de la peur des autres. Elle, elle ne ressentait plus la peur. Juste cette vibration.Depuis trois semaines, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ elle ne dormait plus. Le sommeil était devenu un territoire hostile, peuplé de paysages rouges et de ciels violets où le Bruit devenait une clameur. Elle survivait grâce à des micro-siestes de dix minutes et une cocktail chimique qu'elle dosait elle-même.

Elle rouvrit les yeux et fixa son reflet dans la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ baie vitrée qui donnait sur l'atrium. Une femme de trente-quatre ans la regardait. Grande, drapée dans un boubou de soie violette aux motifs fractals qui bougeaient doucement grâce à des fibres nanostructurées. Les motifs changeaient selon sa température corporelle — un bleu calme pour l'instant, mais prêt à virer au rouge ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ sang. Une reine africaine de la science. C'était le costume. L'armure. Le masque qu'elle portait pour ne pas hurler. Sous le tissu, elle était maigre. Trop maigre. Ses clavicules saillaient comme des lames de couteau, sa peau tirée sur ses pommettes trahissait la famine qu'elle s'imposait sans le vouloir. Elle n'avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ pas mangé de vrai repas depuis la mort de Kwame. La nourriture avait le goût de la cendre. Seule l'eau passait.

— Docteur Diop ? On va vous appeler sur scène dans deux minutes.

L'assistante de production était jeune, trop maquillée, avec un implant rétinien bas de gamme qui faisait luire son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ œil gauche d'un bleu électrique inconstant, signe d'une mauvaise calibration. Elle regardait Amara avec ce mélange de révérence et d'inquiétude qu'on réserve aux génies qui ont la réputation de casser du mobilier ou de mordre les journalistes. Elle tenait une tablette comme un bouclier.

— Je suis prête, mentit Amara d'une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ voix qui se voulait ferme mais qui sonna, à ses propres oreilles, comme du verre brisé.

Le Bruit monta d'un cran. Menteuse. Il savait. Il savait qu'elle était terrifiée. Pas par la foule, mais par ce qu'elle allait dire. Par l'irréversibilité des mots qu'elle allait prononcer.

Elle posa la main sur sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ poitrine, sentant la forme irrégulière sous la soie. Le pendentif. Un morceau de roche rouge brute, enfermé dans une cage de fil de cuivre tressé à la main. Pas de technologie. Pas de processeur quantique. Juste de la roche ferreuse, de l'hématite martienne brute. Le seul héritage de Kwame. C'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ lourd. Plus lourd que ça ne devrait l'être. Parfois, elle avait l'impression que la pierre avait son propre pouls, lent, géologique. Aide-moi, pensa-t-elle en serrant la pierre jusqu'à se faire mal, jusqu'à ce que les arêtes du minéral s'impriment dans sa paume. Ne les laisse pas voir la folle. Donne-leur la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Reine.

II. L'Arène

L'amphithéâtre s'étendait comme une gueule ouverte, garnie de trois mille dents blanches. Des dents qui souriaient, des dents qui chuchotaient, des dents prêtes à mordre. C'était une architecture de l'intimidation : des gradins en pente raide, plongeant vers une scène minuscule, écrasée par des écrans holographiques de vingt ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ mètres de haut. Les projecteurs s'abattirent sur elle comme une punition physique. La chaleur était instantanée, une gifle thermique qui fit perler la sueur sur sa nuque.

Amara marcha jusqu'au pupitre en plexiglas. Ses talons claquaient sur le sol en verre trempé, un rythme militaire. Tac. Tac. Tac. Elle posa ses mains ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ à plat sur la surface froide. Ses jointures, d'habitude couleur d'acajou profond, viraient au gris cendre sous la pression. Elle attendit. Elle savait jouer avec le silence. C'était la première chose que Kwame lui avait apprise, lors de leur première conférence commune à Zurich : "Le silence n'est pas vide, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Amara. C'est le moment où les gens commencent à s'écouter penser. Et ils détestent ça. Ils ont peur de leurs propres pensées. Alors ils t'écoutent toi pour combler le vide."

— Nous avons tué la Terre, dit-elle.

Sa voix était grave, rocailleuse, une voix de fumeuse qui n'avait jamais touché une cigarette ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ mais qui avait trop crié contre le vent de l'Atlantique et contre les murs des conseils d'administration. Un murmure parcourut la salle, une ondulation physique, comme un vent dans un champ de blé. Ce n'était pas la phrase d'ouverture prévue sur le prompteur holographique. Le prompteur, invisible pour le public, affichait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ en lettres vertes rassurantes : "Introduction : L'avenir de la géo-ingénierie durable et les opportunités de marché".

Amara balaya la foule du regard. Au premier rang, les VIP, la noblesse du Nouveau Monde. Les lobbyistes d'AresCorp en costumes de lin bioclimatique à 5000 crédits. Les ministres de la Fédération Ouest-Africaine, drapés ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ dans leur dignité et leur corruption. Les investisseurs chinois de Shenzhen Group, calculant déjà le ROI de chaque mot prononcé. Des prédateurs repus, attendant le dessert.

— Nous l'avons tuée avec nos meilleures intentions, poursuivit-elle, s'éloignant du pupitre pour arpenter la scène, coupant ainsi le lien rassurant avec ses notes. Nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ avons injecté des aérosols de soufre dans la stratosphère pour refroidir le climat, et nous avons obtenu des pluies acides qui ont dissous les forêts du Congo. Nous avons saturé les océans de limaille de fer pour booster le plancton, et nous avons créé des zones mortes anoxiques de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ taille de l'Europe. Nous avons traité cette planète comme une machine en panne qu'on répare à coups de marteau, sans jamais lire le manuel d'utilisateur.

Elle fit un geste sec de la main. L'hologramme géant derrière elle changea. Fini les graphiques de croissance verte, les courbes exponentielles du PIB. À la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ place, une structure complexe, ramifiée, rougeoyante apparut, tournant lentement dans le vide. On aurait dit un système nerveux, ou des racines, ou des éclairs figés dans la pierre.

— Ceci n'est pas la Terre, dit Amara. Ceci est Mars. Région de Noctis Labyrinthus. Relevés spectrographiques souterrains de la sonde Sankara-IV, obtenus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ il y a six mois.

Elle pointa un doigt accusateur vers l'image.

— Vous voyez de la géologie. Des strates de basalte, d'hématite et d'olivine. Vous voyez des gisements. Des trillions de dollars en minerais rares. Moi, je vois une mémoire. Je vois un réseau neuronal fossilisé qui attend une impulsion pour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ se rallumer.

— Docteur Diop ? fit une voix mielleuse au premier rang.

Amara se figea. Elle ferma les yeux une fraction de seconde. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir. Julius Tance. Vice-Directeur des Relations Publiques d'AresCorp Afrique. L'homme qui avait souri à l'enterrement de Kwame. Elle rouvrit les yeux. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ était là, assis au centre, comme une araignée dans sa toile. Un sourire carnassier, des dents trop blanches refaites à la bio-céramique, des lunettes connectées qui diffusaient probablement déjà son humiliation en direct sur le NeuroNet. Il tenait un micro que personne ne lui avait tendu. Il avait toujours un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ micro.

— Si je comprends bien votre... "théorie", lança Tance, sa voix amplifiée emplissant l'espace, vous suggérez que la réponse à la crise climatique globale n'est pas la géo-ingénierie, ni la fusion nucléaire, mais... une conversation ? Avec des cailloux ?

Des rires fusèrent. Des rires polis, cruels, scientifiques. Le genre de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ rire qui tue les carrières plus sûrement qu'une balle de calibre .50. C'était un rire d'exclusion. Le rire de la tribu chassant le membre malade.

Amara sentit la chaleur monter dans son cou. Le motif fractal de sa robe vira au violet sombre. Le Bruit devint un sifflement aigu. Zzzzzzt. Comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ une alarme incendie dans une bibliothèque. — Pas avec des cailloux, Monsieur Tance. Avec une conscience lithique.

Le rire redoubla d'intensité. Tance écarta les bras, jouant avec son public, s'offrant en spectacle. — Une conscience lithique. Fascinant. Vraiment. Et dites-moi, Docteur... qu'est-ce qu'elle vous raconte, la planète rouge ? Elle vous donne des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ recettes de cuisine ? Des numéros gagnants du loto ? Ou peut-être qu'elle vous demande de l'argent ?

Amara ferma les yeux. Le rire de la salle s'éloigna. Le sol de verre disparut. Et soudain, elle n'était plus à Lagos.

III. Le Crash (Mémoire)

Dakar. Il y a deux ans. La Corniche Ouest.

La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ lumière était parfaite. Cette heure dorée, juste avant le crépuscule, où l'Atlantique semble fait de mercure liquide. L'air sentait le sel, les embruns et le thiéboudienne grillé venant des étals de rue. Ils étaient dans la vieille Jeep solaire de Kwame, un modèle "rétrofit" qu'il avait bricolé lui-même. Le moteur électrique ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ ronronnait à peine. Le toit était ouvert. Kwame conduisait d'une main, lâchement posée sur le volant gainé de cuir usé. L'autre main était posée sur la cuisse d'Amara, chaude, rassurante. Il riait. Il avait ce rire profond, tectonique, qui faisait vibrer tout son thorax et qui forçait quiconque l'entendait à sourire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ en retour.

— Tu réfléchis trop, Nnenna, disait-il. Regarde l'eau. Juste l'eau. Arrête de décomposer la lumière en spectre d'absorption. Sois juste là. — Je ne réfléchis pas, je calcule, répondait-elle en souriant, ajustant ses lunettes de soleil. Le prototype d'Interface ne tient pas la charge. La batterie au graphène chauffe dès ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ qu'on dépasse les 14 térahertz. Si on veut capter les micro-variations du champ magnétique martien, il nous faut une sensibilité quantique, Kwame. Pas ces vieux capteurs analogiques que tu as récupérés à la casse.

Kwame secoua la tête, ses dreadlocks courtes, tiquetées de gris, dansant autour de son visage. — Ce n'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ pas une question de capteurs, Amara. Tu abordes le problème comme une ingénieure occidentale. Tu veux prendre la donnée. Tu veux forcer la porte. — C'est mon métier, d'être ingénieure. — Non. Ton métier, c'est d'être le pont.

Il ralentit un peu, profitant de la brise. — Tu essaies de voler des secrets à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ la pierre, continua-t-il plus doucement. Tu dois lui demander. C'est un protocole de politesse, pas un protocole de transfert. La pierre parle à ceux qui savent écouter le silence entre les atomes, Amara. — Tu parles encore comme un marabout, Kwame, soupira-t-elle avec une fausse exaspération, bien qu'elle adorât l'écouter. C'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ de la géologie, pas de la magie. — La géologie, c'est juste de la magie qui prend son temps. C'est de la patience minérale.

Il tourna la tête vers elle. Le soleil couchant se reflétait dans ses yeux, leur donnant une couleur d'ambre brûlé. Il avait l'air si vivant. Si indestructible. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ allait ajouter quelque chose. Peut-être "Je t'aime". Peut-être "Attention". Peut-être une blague sur sa mère.

Le klaxon du camion-citerne ne sonna pas. Ou alors, le cerveau d'Amara l'effaça pour protéger le souvenir de sa voix. Elle vit juste l'ombre. Une ombre massive, métallique, géométrique, qui occultait soudain le soleil. Un camion autonome ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ de transport d'eau, dont les freins avaient lâché. Puis le monde bascula.

Le bruit du métal qui se déchire est le son le plus laid de l'univers. Ce n'est pas un bang cinématique. C'est un hurlement. L'acier crie quand il meurt. Le verre chante avant d'exploser. La Jeep tourna. Une fois. Deux fois. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Le ciel bleu. Le bitume gris. Le ciel. Le visage de Kwame. Le sang rouge. Le bitume. Silence. Absolu.

Amara était pendue par sa ceinture de sécurité, la tête en bas. Une douleur aigüe, blanche, lui traversait le bras gauche, comme une lance de feu. Elle sentait le goût du cuivre dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ sa bouche. Elle tourna la tête, lentement, chaque millimètre coûtant un effort surhumain. Kwame était là. À quelques centimètres. Mais il n'était plus là. La colonne de direction avait reculé. Son torse était... enfoncé. Son cou formait un angle impossible, une géométrie obscène qui n'avait pas sa place dans un corps humain. Ses yeux, ces ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ yeux d'ambre et de terre fertile, fixaient le vide avec une surprise éternelle. Ils ne clignaient plus.

Et à côté de lui, sur ce qu'il restait du tableau de bord brisé, le prototype de l'Interface, cette petite boîte noire qu'ils avaient construite ensemble soir après soir, clignotait. Bip. Bip. Bip. Une diode verte. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Régulière. Indifférente. Et derrière le bip, Amara entendit pour la première fois La Note. Pas un acouphène dû au choc. Pas le sifflement du sang. Mais une voix. Une voix qui ne venait pas de ses oreilles, mais qui résonnait directement dans ses os. Une voix qui sortait de l'appareil, ou peut-être de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ la pierre rouge que Kwame portait toujours autour du cou et qui pendait maintenant, maculée de sang, vers le sol. Une voix grave, ancienne, minérale. Une voix qui ne pleurait pas. Une voix qui attendait.

Nous t'avons vue.

Amara hurla. Mais aucun son ne sortit de sa gorge brisée.

IV. La Chute

— ... ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ une berceuse ?

La voix de Tance la ramena brutalement dans l'arène. Le présent la frappa comme une gifle de béton. La salle riait encore. Pour eux, quelques secondes s'étaient écoulées. Pour Amara, elle venait de perdre Kwame une deuxième fois. La douleur était fraîche, vive, insupportable.

La rage explosa. Froide. Absolue. Une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ marée noire qui submergea sa prudence, sa carrière, sa réputation. Elle ne contrôla plus rien. La Lionne prit les commandes.

— C'est une signature neuro-électrique, espèce d'imbécile ! hurla-t-elle.

Sa voix amplifiée par la sono fit larsener les micros dans un cri strident. Le public se tut instantanément, choqué par la violence crue ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ du ton. On ne criait pas au Future Africa Summit. On était poli. On souriait en poignardant. Amara quitta le pupitre, arrachant presque les câbles, s'avançant jusqu'au bord de la scène, surplombant le lobbyiste comme une déesse vengeresse.

— C'est une fréquence de 432 Hertz ! C'est la preuve d'une cognition planétaire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ en état de choc ! Vous parlez de miner ? Vous parlez de terraformer ? Vous voulez envoyer des machines pour gratter la surface ? Mars n'est pas une ressource inerte ! C'est une entité vivante, et elle est terrifiée ! Nous sommes le virus, et elle est en train ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ de monter sa fièvre pour nous tuer !

Elle tremblait. De tout son corps. Ses mains griffaient l'air. — J'ai vu les données ! J'ai entendu le signal ! Si vous allez là-bas avec vos foreuses... Si vous plantez vos aiguilles dans sa peau... Elle se défendra. Elle ne ratera pas sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ cible. Elle nous effacera comme une mauvaise infection, exactement comme la Terre essaie de le faire avec vos villes côtières !

Un silence de mort tomba sur la salle. Un silence épais, gélatineux. Le modérateur, un homme mou de l'Université de Lagos, s'approcha prudemment d'elle, les mains levées comme on approche un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ animal blessé et dangereux. — Docteur Diop... S'il vous plaît... Nous respectons tous votre... deuil.

Il prononça le mot comme une insulte déguisée en caresse. — Nous savons à quel point le décès tragique de votre mari, le brillant Kwame, a... affecté votre jugement. Le surmenage... le chagrin... cela peut créer des corrélations ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ illusoires.

L'argument "Veuve Éplorée". L'arme ultime pour discréditer une femme scientifique. "Elle n'a pas de données, elle a des émotions." "Elle est hystérique." Amara sentit les larmes monter. Pas de tristesse. De frustration pure. Elle vit dans leurs yeux qu'elle avait perdu. Ils ne voyaient pas les graphiques, les spectres, les preuves ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ irréfutables qu'elle affichait derrière elle. Ils voyaient une femme brisée par le chagrin qui parlait aux cailloux pour ne pas avoir à dire adieu à son mari.

Elle regarda Tance. Il souriait. Il avait gagné. Il avait transformé son avertissement prophétique en fait divers pathétique. AresCorp pourrait forer tranquille. Personne n'écouterait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ la folle.

Elle arracha son micro-cravate d'un geste sec et le jeta au sol. Le blong sonore résonna dans l'amphithéâtre comme le glas de sa carrière académique. Elle tourna les talons, sa robe violette tourbillonnant autour d'elle, et quitta la scène, le dos droit, royale dans sa déroute, sous les murmures de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ pitié. C'était pire que la haine, la pitié. La haine reconnaît votre force. La pitié acte votre défaite.

V. La Montagne et la Lionne

Les coulisses étaient glaciales. L'air conditionné y soufflait une odeur aseptisée qui contrastait avec la chaleur de la scène. Amara marcha droit devant elle, ignorant les techniciens qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ s'écartaient sur son passage, baissant les yeux. Elle poussait les portes battantes avec une violence contenue. Elle cherchait un refuge. N'importe lequel. Elle poussa la porte des toilettes les plus proches. L'icône représentait une silhouette masculine. Elle s'en fichait. Elle entra. Vide. Les murs étaient en marbre noir, les robinets en or. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ luxe obscène d'Eko Atlantic.

Elle s'enferma dans la cabine du fond, la plus grande, celle pour les handicapés. Elle verrouilla le loquet. Elle s'assit sur la lunette fermée, ses jambes lâchant soudain sous elle. Ses mains fouillèrent frénétiquement son sac à main en cuir tressé. Clac. Clac. Le bruit du pilulier en plastique. Un son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ familier. Rassurant. Elle en sortit deux gélules bleues. Halopéridol-Synthétique. Le "Silencieux". Elle les avala sans eau, sa gorge se contractant douloureusement.

Elle attendit. Une minute. Deux. Elle fixa le joint du carrelage au sol. Le sifflement cosmique dans son crâne diminua, comme une radio dont on baisse le volume jusqu'à un murmure supportable. Ses épaules ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ retombèrent. Le rouge de sa robe redevint bleu. Elle n'était plus une prophétesse de l'apocalypse. Elle était juste une femme de quarante-cinq ans, seule, fatiguée, assise sur des toilettes publiques à Lagos, qui venait de détruire vingt ans de carrière en cinq minutes.

— Tu n'aurais pas dû dire ça pour le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ camion, murmura-t-elle à elle-même. Kwame aurait détesté que tu utilises sa mort comme bouclier. Il t'aurait engueulée. "Nnenna, bats-toi avec tes armes, pas avec mes os."

On frappa à la porte de la cabine. Trois coups secs, rythmés. Pas une demande. Une sommation.

— Docteur Diop ?

Ce n'était pas la sécurité. La voix ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ était trop profonde. Un baryton riche, puissant, teinté d'un accent béninois qui roulait les "r" comme des pierres dans un torrent. Une voix qui avait l'habitude d'être obéie. — C'est les toilettes des hommes, fit la voix.

Amara rouvrit les yeux. Elle se leva, lissa son boubou, remit son masque de Reine, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ inspira une grande bouffée d'air froid, et ouvrit la porte.

Un géant occupait l'espace. Il devait mesurer deux mètres, mais il paraissait en faire trois. Il occupait tout le volume disponible, absorbant la lumière. Il portait une tunique en lin blanc d'une simplicité biblique, sans aucun ornement, qui contrastait violemment avec le luxe ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ technologique du centre de conférence. Son crâne rasé luisait doucement. Il avait des mains de travailleur, larges, calleuses, des mains qui avaient porté des briques et coulé du ciment, mais son visage était celui d'un empereur fatigué. Des traits durs, sculptés dans l'ébène, mais des yeux... Des yeux hantés.

Sètondji Kouassi. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ "Bâtisseur". Le PDG de Kouassi Construction. L'homme qui avait coulé plus de béton en Afrique de l'Ouest que l'Empire Romain en mille ans. L'homme qui avait reconstruit Abidjan après la Montée des Eaux de 2030. Une légende. Et un monstre, disaient certains.

— Je sais lire les pictogrammes, Monsieur Kouassi, cingla ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Amara en essayant de passer pour atteindre les lavabos. Je cherchais juste le silence.

Il ne bougea pas d'un millimètre. Il était un mur de soutènement. — Vous ne le trouverez pas ici, Docteur. Ni dans ces pilules que vous venez d'avaler.

Amara se figea, la main sur le robinet d'or. L'eau coula. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Elle ferma son sac d'un coup sec. — Vous m'espionnez ? — Je vous écoute, corrigea-t-il calmement. J'étais dans la salle. Au dernier rang. J'ai vu comment ils vous ont regardée. Comme une bête curieuse qu'on va bientôt devoir piquer pour abréger ses souffrances.

— Si vous êtes venu pour acheter mes brevets ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ pour une bouchée de pain au nom de votre consortium, la réponse est non. Je préfère les brûler. Je ne travaille pas pour les hommes qui couvrent le monde de béton.

Sètondji sourit. Un petit sourire triste qui ne correspondait pas du tout à sa réputation de requin de l'immobilier. — Je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ ne veux pas de vos brevets, Amara. Je m'en fous de votre technologie de détection. Je m'en fous de vos graphiques. Ce qui m'intéresse, c'est ce que vous avez failli faire quand ce petit idiot d'AresCorp a parlé de "berceuse".

Il s'approcha d'un pas. Amara recula instinctivement, son dos touchant le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ carrelage froid du mur. Elle se sentit petite, ce qui ne lui arrivait jamais.

— J'ai vu vos mains, dit-il doucement. J'ai vu comment elles se sont contractées. J'ai vu la violence. J'ai vu la Mère qui voulait tuer pour protéger son enfant. C'est de ça dont j'ai besoin. Pas de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ la scientifique d'Oxford. De la Lionne.

— Besoin pour quoi ? souffla-t-elle, déstabilisée par l'intensité soudaine de cet homme de pierre.

Sètondji sortit de sa poche un petit objet. Pas un holo-phone. Un vieux chapelet de divination binaire. Des noix de palme polies par le temps, reliées par une cordelette usée. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Fa. L'ancien système.

— Mon Oracle dit que nous allons mourir si nous restons ici, dit-il simplement. Il dit que la maison brûle et que nous continuons à peindre les murs en vert pour faire joli. J'ai l'argent. J'ai les vaisseaux. J'ai les hommes. Mais je n'ai pas la carte.

Il la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ regarda droit dans les yeux, et pour la première fois, Amara vit la fissure dans son armure. Une peur terrifiante, ancienne, primale. La peur d'un père.

— Vous dites que Mars chante, Docteur Diop. Moi, tout ce que j'entends ici, c'est le silence de ma fille qui se meurt à petit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ feu dans un hôpital de luxe. Si votre "cognition planétaire" est réelle... si cette planète peut vraiment ressentir... alors peut-être qu'elle peut guérir ce que la Terre a brisé. Peut-être qu'elle est en colère, oui. Mais la colère, c'est de la vie. Je préfère la colère de Mars à l'indifférence ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ de la Terre.

Amara sentit le Bruit remonter, perçant la barrière chimique des médicaments. Mais cette fois, ce n'était pas un cri strident. C'était une vibration basse. Une résonance. Comme deux diapasons qui s'accordent. — Vous voulez aller là-bas, dit-elle. Ce n'est pas une expédition scientifique.

— Je veux bâtir un monde où ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ l'on ne meurt pas de choses stupides, répondit Sètondji. Je monte une expédition, oui. Mais pas pour miner. Pas pour coloniser. Pour demander l'asile.

Il lui tendit une carte de visite. Blanche. Juste un mot embossé en or : TADOW. Et des coordonnées GPS. — Rejoignez-nous à Ouidah dans trois jours. Hangar ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ 4. Ou restez ici à avaler vos pilules bleues en attendant qu'ils vous enferment dans une maison de repos. Le choix est à vous, Reine-Mère. Mais sachez une chose : là où je vais, il n'y a pas de route pour le retour.

Il pivota et sortit, sa tunique blanche claquant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ comme une voile dans la tempête, laissant derrière lui une odeur de plâtre et d'encens.

VI. La Sortie

Amara resta seule dans les toilettes qui sentaient l'ozone et le luxe. Elle regarda la carte. Le papier était lourd, texturé. Elle regarda son reflet dans le miroir piqué. Les pilules faisaient effet. Le calme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ revenait. Sa respiration ralentissait. Mais pour la première fois depuis la mort de Kwame, elle n'avait pas envie d'être calme. Elle avait envie de rugir.

Elle sortit du bâtiment. Dehors, la chaleur de Lagos l'assomma. Eko Atlantic City était une merveille. Une bulle de verre et d'acier construite sur l'océan, protégée par la Grande Muraille ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ marine qui retenait l'Atlantique furieux. C'était propre. C'était sûr. C'était riche. Mais au-delà de la Muraille, elle voyait la fumée de Old Lagos. La vieille ville, noyée sous trois mètres d'eau saumâtre, où dix millions de personnes survivaient sur des toits reliés par des passerelles de fortune. Elle voyait les drones ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ de la milice tirer des gaz lacrymogènes sur des barques de réfugiés climatiques.

Elle inspira l'air filtré d'Eko Atlantic. Il avait un goût de mensonge. Sètondji avait raison. La maison brûlait. Et ils étaient en train d'organiser des conférences sur la couleur des rideaux.

Elle sortit son holo-phone ultra-fin. Elle composa un numéro. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ Maman ? C'est Amara. Je ne rentre pas ce soir. Non... Je ne rentre plus. Silence au bout du fil. Puis la voix tremblante de sa mère, restée à Dakar. — Où est-ce que tu vas, Nnenna ? — Je pars en voyage, Maman. Loin. — C'est dangereux ? — Oui. C'est la chose la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ plus dangereuse que j'aie jamais faite.

Elle raccrocha. Elle regarda l'appareil une seconde, puis le jeta dans une poubelle de tri sélectif "E-Waste". Elle fit signe à un taxi-drone. — Destination ? demanda la voix synthétique. Amara regarda la carte blanche. — La gare magnétique. Billet simple pour Ouidah.

Le drone s'éleva silencieusement au-dessus de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ ville-forteresse. Amara regarda une dernière fois l'océan qui, ironiquement, semblait vouloir reprendre ce qu'on lui avait volé. Le Bruit dans sa tête avait changé. Ce n'était plus une douleur. C'était une note basse, profonde, rythmée. Comme un cœur qui bat sous des millions de tonnes de roche. Boum. Boum. Boum. Mars l'attendait. Et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​ cette fois, elle ne serait pas en retard.