TADOW
Chapitre 01

LE CRI DANS LE VIDE

POV : Koffi Mensah Lieu : Soutes - Secteur 4 (Vaisseau-Monde) Temps : 12 Janvier 2062 (Transit vers Jupiter)

L'éternité avait un goût de fer recyclé et de sueur rance.

Le silence, lui, était une relique, une antiquité poussiéreuse abandonnée quelque part dans les sables ocres de Mars, enterrée sous les dômes de Sanctuaire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ que Lacroix gardait désormais seul, comme le dernier fantôme d'une civilisation déchue. Pour ceux qui avaient survécu au départ précipité, pour les huit cents âmes entassées dans les entrailles du Vaisseau-Monde, le silence avait été assassiné le jour où les moteurs à résonance s'étaient éveillés.

À sa place, un monstre sonore ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ régnait sans partage : le râle permanent des turbines Architectes.

Koffi Mensah sentait cette vibration jusque dans la structure même de ses cellules. Ce n'était pas un simple bourdonnement ; c'était une onde de choc basse fréquence, un martèlement sismique qui s'insinuait dans la carcasse du vaisseau, faisait trembler les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ dents dans les mâchoires et résonner la moelle épinière. C’était le battement de cœur d’une cité-machine de la taille d’un pays, un léviathan de métal et de fluide biotique lancé à des milliers de kilomètres-heure à travers le vide absolu, fendant les ténèbres vers les lunes glacées de Jupiter.

Koffi essuya ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ d’un revers de manche la sueur épaisse qui lui brûlait les tempes. Ici, dans le Secteur 4, l'humidité était une ennemie physique. Elle saturait l'air, alourdissant chaque mouvement d'une moiteur tropicale que même Lagos, dans ses pires jours de mousson artificielle, n'avait jamais connue. Le système de recyclage du CO2 ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ était à l’agonie. Ou peut-être que les Architectes n’avaient jamais prévu que des poumons humains, fragiles et gourmands, viennent polluer leur sanctuaire technologique. L’air empestait le métal froid, le soufre, et cette odeur aigre, persistante, de huit cents corps humains comprimés dans un espace conçu pour stocker des pièces détachées ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ alien.

— Koffi ? Si tu n’ouvres pas cette vanne, on va finir par s’étouffer dans notre propre haleine, murmura une voix de bronze derrière lui.

Koffi ne tourna pas la tête. Ses yeux, injectés de sang par le manque de sommeil et la concentration, étaient rivés sur le panneau de commande ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ incrusté dans l’épaisse paroi de titane noir. La console ne ressemblait à rien de ce qu’il avait piraté durant sa jeunesse de cyber-guérillero. Pas de boutons, pas de curseurs mécaniques, pas même une interface tactile classique. Juste une surface noire, légèrement translucide, derrière laquelle coulaient des flux de lumière violette, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ pareils à des veines de néon irriguant un organisme synthétique.

Il tentait de forcer le circuit de recyclage thermique. Dans ce secteur, la concentration de dioxyde de carbone avait dépassé le seuil critique depuis deux heures. Il le sentait à la lourdeur de ses propres membres, à ce picotement désagréable derrière ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ ses orbites qui annonçait la fin de la lucidité. Autour de lui, dans l’obscurité de la soute transformée en dortoir de fortune, les bruits de la vie s'étaient tus. Les enfants avaient cessé de jouer parmi les caisses. Ils restaient assis, prostrés, les yeux vagues, économisant leur souffle comme s'il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ s'agissait de l'or le plus précieux de l'univers.

— Ça va tenir, grogna enfin Koffi. Il faut juste que ce foutu cerveau de fer comprenne que nous avons besoin d'O2, pas de fluide de refroidissement pour des serveurs censés être morts depuis un éon.

Il connecta son terminal portable — une relique ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ de la Fédération Terre-Afrique, modifiée, rapiécée avec des composants martiens, un hybride boîteux de câbles et de processeurs ghanéens. L’interface entre sa machine et le vaisseau était un champ de bataille sémantique. Sur son écran, les lignes de code en Python et en C++ se heurtaient à la structure logicielle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ des Anciens. Ce n'était pas du binaire. Ce n'était pas des 1 et des 0 qui s'alignaient en rangs d'oignons. C'était une architecture de flux, une rivière de probabilités quantiques qui semblait changer de forme dès qu'on essayait de l'analyser.

Koffi ferma les yeux une seconde, laissant son esprit glisser dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ le réseau. C'était une technique risquée, apprise auprès de Zewdi durant les nuits de veillée sur Mars. « Ne force pas la porte, Koffi. Deviens le vent qui passe dessous. »

Dans son esprit, le code alien lui apparut comme une forêt de lianes lumineuses, une mangrove de données s'étendant à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ l'infini. Il devait en sectionner une, une seule, celle qui détournait l'air pur vers les laboratoires vides du niveau 12, ce désert de chrome où Tundé ne mettrait jamais les pieds. Il visualisa ses doigts virtuels coupant le flux, redirigeant la sève d'oxygène vers les poumons affamés du Secteur 4.

— ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ Le vieux Sètondji dit que le vaisseau est en deuil, ajouta Baraka en s'accroupissant à ses côtés. La silhouette massive du chef des mineurs nigérians projetait une ombre totémique sur la console. Il dit que la machine pleure la terre rouge. Qu'elle ne comprend pas pourquoi on l'a réveillée de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ son sommeil de cent mille ans pour l'envoyer mourir dans le froid de Jupiter.

Koffi ricana sans aucune trace de joie. Ses doigts continuaient de danser sur son clavier physique, chaque clic résonnant comme un coup de feu dans l'espace confiné de la galerie technique.

— Sètondji a toujours eu un penchant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ pour les tragédies grecques revisitées à la sauce béninoise. Ça l'aide à supporter le fait qu'il est coincé dans une cellule énergétique là-haut, pendant que son propre fils joue au dieu-machine. Mais la vérité, Baraka, c'est que Tundé a verrouillé les priorités énergétiques depuis la Flèche. Il pompe tout pour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ les ponts supérieurs, là où l'air est parfumé à la rose et où l'on mange des fruits frais produits par les serres d'Amara. Pour lui, nous ne sommes pas des réfugiés. Nous sommes de la biomasse indésirable. Des bagages qui respirent trop. Et Tundé déteste le gaspillage.

Un déclic hydraulique, sourd ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ et puissant comme un pas de géant, résonna dans le couloir. Puis, un sifflement libérateur. Un souffle de vent tiède jaillit enfin des bouches d'aération. Ce n'était pas l'air vivifiant des collines de Dakar, mais il était riche, chargé d'une légère effluve de terre humide — un résidu de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ Bio-Chain qui colonisait lentement chaque recoin du vaisseau.

Baraka expira un long soupir, ses épaules de colosse se relâchant enfin.

— Tu es un génie, Koffi. Ou un sorcier.

— Je suis un homme qui refuse de mourir asphyxié dans une boîte de conserve, Baraka. La magie, c'est pour ceux qui ont encore ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ la force de prier. Moi, je me contente de hurler plus fort que l'ordinateur central.

Koffi se releva péniblement, rangeant son terminal dans sa sacoche de toile. Chaque muscle de son dos semblait être noué par des câbles d'acier. Depuis que le Vaisseau-Monde s'était arraché à la croûte martienne, emportant avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ lui des kilomètres de roches et des milliers de tonnes de glace, le concept de repos était devenu une abstraction mathématique. Les premières soixante-douze heures avaient été un enfer de turbulences g-force et de terreur pure. Puis était venu le grand calme effrayant du vide. L'espace n'était pas un ennemi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ que l'on pouvait combattre avec des fusils à impulsion ou des discours enflammés. C'était une absence. Une absence de chaleur, de son, de vie.

Il commença à marcher à travers la soute centrale, un hangar immense où les ombres des survivants de Néo-Lagos s'agitaient dans la pénombre. Ils étaient huit cents. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ Huit cents morceaux d'humanité égarés entre deux mondes. Il y avait les six cent quarante chanceux — ou malchanceux — qui avaient survécu au crash du Nyame Dua, et une poignée d'autres qui avaient rejoint la colonie souterraine avant le grand départ. Koffi voyait les visages. Des yeux enfoncés, des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ peaux ternies par le manque de soleil, des mains qui tremblaient.

On l'observait. Certains murmuraient son nom. Pour eux, il était le "Maître des Portes", celui qui faisait revenir l'air et l'eau. Il détestait cette dévotion. Il n'était qu'un hacker qui se battait pour sa propre peau. S'il aidait les autres, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ c'était par pragmatisme, pas par altruisme. Plus il y avait de survivants, plus la résistance contre Tundé avait de chances de tenir.

Il atteignit la zone du fond, délimitée par de longs draps blancs immaculés, seul vestige de dignité dans cet univers de rouille et d'huile. C’était l’infirmerie improvisée du Secteur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ 4. À l’entrée, le Dr Makena l’attendait, une lampe de poche à la main. Son visage était une carte de fatigue : des rides profondes au coin des lèvres et un regard qui semblait avoir vu trop de cadavres en trop peu de temps.

— Comment est-elle ? demanda Koffi, son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ cœur s'emballant soudainement.

Makena fit une grimace indécidable, entre fascination scientifique et horreur pure.

— La physiologie de Zewdi ne répond plus à aucun protocole connu, Koffi. Sa grossesse n'en est techniquement qu'à sa seizième semaine, mais biologiquement, le fœtus a déjà atteint une maturité de neuf mois. La Bio-Chain n'est pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ en train d'aider au développement de l'enfant ; elle est en train de l'imprimer en 3D dans son utérus en utilisant les ressources du vaisseau. Et le plus troublant... elle ne souffre pas.

Koffi sentit un frisson lui remonter l’échine.

— Qu'est-ce que tu veux dire par "elle ne souffre pas" ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ ?

— Elle est déconnectée de son système nerveux central, Koffi. Elle est en interface constante avec le réseau du vaisseau. Elle ne dort pas. Elle ne mange pas. Elle absorbe l'énergie directement par les ports organiques que les spores d'Amara ont créés sur sa colonne. Son rythme cardiaque est calé ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ sur la fréquence des générateurs. Elle est en train de devenir une partie du Vaisseau-Monde. Entre, mais ne la touche pas brusquement. L'électricité statique autour d'elle pourrait te brûler.

Koffi écarta le drap avec préhension.

Zewdi était allongée, immobile comme une effigie d'ébène. Elle n'était plus la sage éthiopienne qu'il avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ rencontrée sur Mars, celle qui lisait l'avenir dans les tourbillons de poussière. Elle était transfigurée. Sa peau noire luisait d'une bioluminescence bleutée, un réseau de veines lumineuses qui semblait cartographier une galaxie inconnue. Son ventre était colossal, une sphère parfaite qui palpitait d'une lumière interne, comme si elle portait une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ petite étoile captive.

Ses yeux étaient ouverts, mais vides de toute humanité. Il n'y avait plus d'iris, plus de pupille. Juste deux orbes de brume dorée, des fenêtres ouvrant sur le flux de données pur du vaisseau.

— Zewdi ? murmura-t-il, s'agenouillant avec précaution sur le sol froid.

Elle ne tourna pas la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ tête, mais ses lèvres, sèches et craquelées, s’entrouvrirent avec un sifflement d'air.

— Il n'aime pas le vide, Koffi... Sa voix était une modulation cristalline, dépourvue de toute émotion humaine, comme si elle était générée par un processeur vocal alien.

— Qui ? Le bébé ? Qu'est-ce qu'il n'aime pas ?

— ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ L'Héritier... Il entend le cri des étoiles mortes. Il me dit que Jupiter n'est pas un berceau, mais un tombeau. Il a peur que notre odeur d'hommes disparaisse, qu'on devienne juste des suites de chiffres dans la mémoire froide de ce vaisseau. Il veut la terre, Koffi. Il veut du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ sang chaud.

Koffi lui effleura doucement la main. La décharge électrique fut immédiate, une morsure de feu qui lui remonta jusqu'à l'épaule. Pendant une fraction de seconde, il vit à travers elle. Il vit les anneaux de poussière qui entouraient le vaisseau, il vit les calculs froids de Tundé dans la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ Flèche, et il vit une ombre immense, une absence totale de lumière qui les poursuivait depuis Mars. Le Dévoreur.

— On va le protéger, Zewdi. Jaxx a fortifié les accès. Thabo a trouvé des réserves de nutriments. Personne ne l'enlèvera. Pas Tundé. Personne.

Zewdi tourna enfin son regard de brume vers lui. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ Une étincelle de la vraie Zewdi parut ressurgir du fond des lacs dorés.

— Tundé ne cherche pas un fils, Koffi. Il cherche la Clé Origine. Il croit que s'il peut extraire le code génétique hybride de l'enfant, il pourra donner l'ordre à l'Armée Noire de se réveiller. Il veut devenir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ le général d'une légion de fantômes d'acier. Il ne comprend pas que l'acier ne répond qu'à celui qui porte le Chant de la Vie.

Soudain, le corps de Zewdi se cambra violemment. Un cri de douleur, guttural, archaïque, déchira l'atmosphère clinique de l'infirmerie. Au même instant, les lumières de la soute ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ s'éteignirent, remplacées par le rouge clignotant des alarmes de combat. Le bourdonnement des turbines monta dans les aigus, devenant un hurlement insupportable qui fit vibrer les parois de titane.

Koffi bondit sur ses pieds, son terminal à la main.

— Qu’est-ce qui se passe encore ?

Makena entra précipitamment, son scanner affichant des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ courbes de données erratiques.

— Son métabolisme entre en phase critique ! Les contractions ne sont pas utérines, elles sont gravitationnelles ! Elle est en train de créer un micro-puits de gravité autour d'elle pour se protéger ! Koffi, si elle continue, elle va aspirer l'air de tout le secteur !

C'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ alors qu'une secousse colossale fit tanguer le vaisseau. Ce n'était pas un accident. C'était un verrouillage forcé des systèmes par la Flèche. Les lourdes portes blindées du Secteur 4 se refermèrent dans un fracas dévastateur, emprisonnant les huit cents survivants.

Une voix synthétique, amplifiée par les résonateurs de combat, emplit l'espace, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ écrasant les pleurs et les cris de terreur :

Citoyens de TADOW. Ici le Commandement Suprême de l'Ordre Nouveau. Une anomalie biosensorielle illégale de classe Oméga a été identifiée dans votre zone. Conformément à l'Édit de Préservation n°1, le Secteur 4 est déclaré "Zone Sombre". Toute résistance sera interprétée comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ un acte d'apostasie technologique. L'Escadron Phénix a l'ordre de sécuriser l'anomalie. Restez prosternés.

— Les ordures... jura Koffi, ses doigts frénétiques tentant de contrer le verrouillage. Il a envoyé ses chiens de garde.

Des bruits de découpe laser commençaient déjà à percer le blindage du plafond au-dessus de l'infirmerie. Des gerbes d'étincelles ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ bleues tombaient comme une pluie de météores sur les draps blancs. Les Sentinelles — les drones de combat arachnoïdes de Tundé, conçus pour la traque en milieu confiné — étaient là.

Koffi sortit un petit boîtier cuivré de sa poche, sa dernière ligne de défense : une grenade EMP artisanale qu’il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ avait baptisée "L’Écho de Kumasi". C’était un condensat de condensateurs organiques récupérés sur des vieux drones agricoles martiens, montés en série autour d’un cœur de cobalt instable. Sur le papier, cela devait griller tout ce qui possédait un microprocesseur dans un rayon de six mètres. En pratique, cela risquait aussi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ d’effacer son propre terminal, de griller les quelques lumières de secours qui restaient, et peut-être même de rendre Zewdi aveugle au réseau du vaisseau au moment où elle en avait le plus besoin.

Il se souvint soudain de son père, dans leur petit appartement d'Accra, avant que le monde ne s'écroule ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ proprement. Le vieil homme lui disait toujours que la technologie n’était qu'un prolongement de la volonté humaine, pas son remplaçant. « Si ton outil ne sait pas pourquoi il frappe, Koffi, alors c’est toi qui es l’outil de l’outil. » À cet instant, face aux yeux de rubis des machines ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ de Tundé qui s'allumaient dans les failles du plafond, Koffi comprit enfin. Il ne se battait pas seulement contre des robots. Il se battait contre la volonté glacée de son propre camp, contre cette idée monstrueuse que l'ordre numérique valait mieux que le désordre de la vie.

— Makena, prépare l'extraction ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ manuelle ! hurla-t-il pour couvrir le sifflement des découpeuses thermiques. Je vais les occuper ! Baraka ! Jaxx ! À vos postes !

Baraka rugit, un son animal, brut, qui couvrit pendant une seconde le vacarme mécanique. Le colosse nigérian chargea la première Sentinelle qui touchait le sol de l'infirmerie, utilisant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ la lourde crosse de son fusil à impulsion comme une masse d'arme. Le métal heurta le métal dans un fracas d'étincelles bleues. Le drone, surpris par cette violence purement physique, recula en crissant sur ses pattes arachnoïdes, ses capteurs cherchant désespérément à recalibrer une menace qu'il n'avait pas prévue dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ ses algorithmes de combat.

Zewdi, dans un dernier souffle lucide avant que la lumière dorée de ses yeux ne s'étire pour embrasser toute la pièce dans un éclat aveuglant, murmura une phrase que Koffi allait mémoriser pour le reste de sa vie, une phrase qui deviendrait le premier verset de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ nouvelle religion des Soutes :

Le premier cri de l'Héritier ne sera pas un cri de douleur, Koffi... Ce sera une mise à jour système pour l'univers entier.

Le plafond s'effondra totalement dans un fracas d'apocalypse. Une pluie de débris de titane et de poussière industrielle s'abattit sur les lits de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ camp, transformant l'infirmerie en une arène de décombres. Les yeux rouges des Sentinelles, par dizaines désormais, s'allumèrent dans l'obscurité poussiéreuse. Elles ne cherchaient pas à tuer. Elles cherchaient à récolter. Pour l'intelligence artificielle qui les dirigeait depuis la Flèche, Zewdi n'était plus une femme, ni même une alliée. Elle était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ un serveur biologique de haute importance contenant le code source de l'avenir.

Koffi arma la goupille de "L'Écho de Kumasi". Ses doigts ne tremblaient plus. Il regarda une dernière fois le ventre de Zewdi, cette étoile captive qui semblait battre plus fort que jamais.

— Bienvenue dans la famille, Ayo, souffla-t-il alors ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ qu'il déclenchait l'impulsion.

Le monde devint blanc. Un flash d'énergie pure, une déchirure dans la trame même de la réalité électrique, foudroya la pièce. Pendant une fraction de seconde, le Vaisseau-Monde entier sembla s'arrêter de vibrer, comme si le temps lui-même avait été piraté par l'énergie du désespoir. Puis, l'obscurité revint, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ totale, absolue, seulement troublée par le premier gémissement, ténu et vibrant, qui n'était pas un cri humain, mais une onde radio traversant la matière.

Le chaos de la naissance venait de briser l'ordre des machines.

Dans les minutes qui suivirent, alors que les systèmes redémarraient péniblement, Koffi comprit quelque chose de fondamental ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​​‌ : l'ordre que Tundé cherchait à imposer n'était pas l'ordre du vivant, mais celui des cimetières. Le vrai ordre — celui qui permettait à huit cents humains de respirer, d'espérer, de devenir — était indissociable du chaos.