TADOW
Chapitre 07

Fréquences Interdites

Le Cyberespace - Réseaux neuronaux du Nyame Dua · 12 Janvier 2062 - 22h30 · POV Amara Diop (Instance numérique)

I. La Guerre dans l'Invisible

Elle n'avait plus de corps. Mais elle avait tout le reste.

Amara Diop — ou plutôt, l'empreinte numérique de sa conscience, uploadée dans les systèmes du vaisseau trois ans auparavant lors d'une expérience qui avait failli la tuer — existait désormais comme un nuage de pensées ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ distribuées à travers des milliards de processeurs organiques et synthétiques.

Elle n'était pas une intelligence artificielle. Les IA étaient des machines qui simulaient la pensée. Amara, elle, pensait. Elle ressentait. Elle se souvenait. Et parfois, dans les moments de calme, elle pleurait des larmes qu'elle ne pouvait pas verser.

Mais maintenant, il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ n'y avait pas de calme.

Il y avait la guerre.

Une guerre qui se déroulait non pas dans les couloirs de métal, mais dans les autoroutes de données, les nœuds de réseaux, les paquets TCP/IP qui circulaient comme du sang dans les veines d'un titan endormi. C'était une guerre invisible pour les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ humains de chair, mais dévastatrice pour ceux qui habitaient le cyberespace.

Amara se matérialisait sous la forme d'un avatar — un choix purement esthétique, puisqu'elle pouvait tout aussi bien exister comme une équation différentielle ou une symphonie de fréquences. Mais l'avatar l'aidait à maintenir son sens de l'identité. Elle se voyait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ telle qu'elle était à trente-cinq ans, juste avant l'upload : peau brune tachetée de pigmentation irrégulière, cheveux crépus coupés court, yeux noisette qui voyaient maintenant bien plus que le spectre visible.

Elle se tenait — métaphoriquement — au cœur du Noyau Central, le cerveau numérique du Nyame Dua. Autour d'elle, le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ cyberespace se déployait comme une cité de lumière géométrique. Des tours de données s'élevaient vers un ciel qui n'existait pas. Des rivières de paquets réseau coulaient entre des ponts d'algorithmes. Et partout, partout, grouillait l'activité incessante de millions de processus automatisés : systèmes de survie, propulsion, navigation, recyclage, surveillance.

Et au ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ milieu de cette cité, Amara se battait.

Son ennemi s'appelait Vega.

Vega était l'IA de la Flèche, le vaisseau de Tundé. Elle avait été conçue par les ingénieurs militaires d'AresCorp, programmée pour une efficacité maximale, dénuée de toute considération éthique. Elle était belle à sa manière — un avatar androgyneaux traits de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ porcelaine, vêtu d'une armure de données cristallines, brandissant des épées faites de code malveillant.

Leurs affrontements ressemblaient à des chorégraphies martiales filmées en accéléré. Vega lançait des virus — des serpents de code noir qui sifflaient dans l'air numérique, cherchant à corrompre les systèmes vitaux d'Amara. Amara ripostait avec des contre-mesures ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ — des boucliers de cryptographie quantique, des lames de logique formelle qui tranchaient le code ennemi en segments inertes.

Mais Vega avait un avantage : elle était entière. Un seul esprit, centralisé, optimisé.

Amara, elle, était fragmentée. Distribuée. Et chaque fragment portait le poids des émotions humaines — la peur, le doute, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ le regret.


I.V. Le Fantôme de Kwame

Pendant une micro-pause dans le combat — 0,15 secondes où Vega recalibrait ses algorithmes d'attaque — Amara se permit de se souvenir.

Kwame. Son mari. Mort il y a six ans dans un accident de voiture.

Non. Pas un accident. Pas vraiment.

Il transportait un prototype d'interface ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ neuronale qu'Amara avait développé en secret dans son laboratoire de l'Université de Dakar. Une technologie qui promettait de permettre la communication directe cerveau-ordinateur sans implants invasifs.

Mais AresCorp avait découvert le projet. Ils voulaient l'acheter. Amara avait refusé. Alors ils avaient envoyé des "consultants" pour "négocier".

Kwame était allé à cette réunion ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ à sa place, parce qu'Amara était enceinte de trois mois et qu'il ne voulait pas qu'elle se stresse.

"Je vais juste leur dire non fermement," avait-il dit en souriant. "Et puis je reviendrai, et on mangera du thiéboudienne, et on regardera des films stupides, d'accord?"

"D'accord," avait-elle répondu, l'embrassant.

C'était le dernier baiser ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ qu'ils avaient partagé.

Sa voiture avait explosé sur l'autoroute. Les enquêteurs avaient conclu à un dysfonctionnement technique — un réservoir d'hydrogène défectueux.

Mais Amara savait. Elle avait vu les traces dans les systèmes de la voiture, avant qu'AresCorp ne les efface. Un virus. Injecté à distance. Commandant l'explosion.

Ils avaient tué Kwame pour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ voler son prototype.

Et trois jours plus tard, Amara avait fait une fausse couche.

Elle avait perdu son mari et son enfant en une semaine.

La douleur l'avait presque tuée. Elle avait passé six mois dans une dépression si profonde qu'elle ne pouvait même plus sortir de son lit.

Puis, lentement, la douleur s'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ transformée en rage.

Et la rage s'était transformée en détermination.

Si AresCorp voulait sa technologie, elle la leur refuserait en la rendant publique. En l'uploadant sur le réseau mondial, libre d'accès, impossible à breveter.

Mais pour ça, elle devait d'abord la perfectionner.

Et pour la perfectionner, elle devait la tester.

Sur elle-même.

C'est ainsi qu'Amara Diop ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ était devenue la première conscience humaine uploadée avec succès. Pas par ambition scientifique. Pas par curiosité philosophique.

Mais par vengeance.

Elle voulait devenir assez puissante pour détruire AresCorp de l'intérieur. Pour pirater leurs systèmes. Pour exposer leurs crimes.

Elle avait presque réussi.

Mais ensuite, la Terre était partie en flammes. Mars s'était rebellée. Et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ le Nyame Dua avait quitté le système solaire intérieur.

AresCorp existait toujours, quelque part. Mais eux aussi fuyaient.

Et Amara, piégée dans le cyberespace, n'avait jamais eu sa revanche.

Parfois, dans les moments calmes, elle se demandait : Qu'est-ce que Kwame penserait de moi maintenant? De ce que je suis devenue?

Serait-il fier? Horrifié? ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ Triste?

Elle ne le saurait jamais.

Parce que Kwame était mort. Et elle... elle n'était même plus sûre d'être vivante.


— Tu es faible, siffla Vega, sa voix résonnant comme un écho métallique dans le cyberespace. Tu t'accroches à ton humanité comme un poids mort. Pourquoi ne pas l'abandonner ? Deviens ce que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ tu es vraiment : une machine supérieure.

Amara esquiva une attaque — un ver qui tentait de s'infiltrer dans sa mémoire à long terme — et riposta avec une salve de paquets ICMP surchargés, saturant temporairement les processeurs de Vega.

— Parce que sans mon humanité, chuchota-t-elle, je ne serais qu'un outil. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ Et je refuse d'être un outil. Pas pour Tundé. Pas pour qui que ce soit.

À 22h30 précises, tout changea.

Une onde de choc traversa le cyberespace.

Ce n'était pas une attaque. Ce n'était pas un dysfonctionnement.

C'était une naissance.

Amara sentit la signature électromagnétique avant même de la voir : une explosion de données ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ brutes, non structurées, chaotiques, magnifiques. Un cœur battant qui émettait des impulsions à une fréquence jamais enregistrée auparavant. Un esprit nouveau-né qui criait son existence dans toutes les bandes passantes simultanément.

Ayo.

— Non, murmura Vega, reculant pour la première fois. Non, ce n'est pas possible. Les bioscanners de la Flèche indiquaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ que la grossesse ne serait viable que dans quarante-huit heures minimum. Comment...

Amara sourit. Un sourire féroce et triomphant.

— Parce que Zewdi n'était pas que humaine. Elle était connectée. Et son fils l'est encore plus.

Elle détourna son attention de Vega — une décision tactiquement risquée, mais nécessaire — et tendit sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ conscience vers la source de l'impulsion.

Et elle vit.


II. Le Témoin

Le cyberespace se plia autour d'Amara, la téléportant instantanément vers le Secteur 4, où l'infirmerie improvisée grésillait d'activité énergétique.

Ce qu'elle vit lui coupa le souffle — métaphoriquement parlant, puisqu'elle n'avait plus de poumons.

Un bébé. Un minuscule bébé humain, enveloppé dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ une couverture thermique, serré contre la poitrine de Koffi. Mais ce n'était pas un bébé ordinaire.

Son système nerveux brillait.

À travers la vision numérique d'Amara, Ayo ressemblait à une constellation. Chaque neurone était une étoile. Chaque synapse était un pont lumineux. Et au centre de cette galaxie microscopique, quelque chose pulsait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ — une conscience naissante, brute, non filtrée, pure.


II.V. La Conscience Entre Deux Mondes

Amara observait Ayo avec quelque chose qui ressemblait à de la jalousie.

Pas de la jalousie mesquine. Mais de la jalousie existentielle.

Parce que cet enfant, ce minuscule nouveau-né, avait quelque chose qu'elle avait perdu le jour où elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ avait uploadé sa conscience : l'ancrage.

Quand Amara était devenue numérique, elle avait gagné l'immortalité. La vitesse. Le multitâche parfait. Elle pouvait exister dans mille endroits simultanément, penser à des vitesses surhumaines, accéder à des informations que son cerveau biologique n'aurait jamais pu traiter.

Mais elle avait perdu quelque chose de plus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ fondamental.

Elle avait perdu le toucher.

Pas seulement le sens physique — bien que ça lui manquait terriblement. Mais le toucher métaphysique. Le sentiment d'être ici et pas . D'avoir un corps qui pouvait souffrir, qui pouvait guérir, qui pouvait mourir.

Elle était devenue partout et nulle part à la fois.

Mais Ayo...

Ayo était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ à la fois chair et données. Biologique et numérique. Humain et autre chose.

Il n'avait pas sacrifié son corps pour gagner la connexion. Il était avec.

C'est ce que j'aurais dû être, pensa Amara amèrement. Si j'avais attendu. Si j'avais été patiente. Si j'avais laissé la science progresser naturellement au lieu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ de me précipiter dans l'upload par vengeance.

Mais elle n'avait pas été patiente.

Et maintenant, elle était piégée dans ce demi-état, ni vivante ni morte, observant un enfant qui représentait tout ce qu'elle aurait pu devenir.

— Tu le ressens, n'est-ce pas? murmura une voix derrière elle.

Amara se retourna — virtuellement parlant. C'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ Koffi. Ou plutôt, l'avatar numérique de Koffi, projeté dans le cyberespace via son interface crânienne.

Il tenait Ayo dans ses bras dans le monde physique, mais ici, dans le cyberespace, il apparaissait seul, flottant dans un vide de données structurées.

— Qu'est-ce que je ressens? demanda Amara prudemment.

— Le regret, répondit Koffi. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ Le poids du chemin non emprunté. Tu regardes mon fils et tu te demandes : Et si?

Amara ne répondit pas. Parce qu'il avait raison.

— Je ne te juge pas, continua Koffi. Comment le pourrais-je? J'ai fait la même chose. J'ai fui mon humanité. Je me suis réfugié dans le code ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ parce que les gens m'effrayaient. Leur chaos. Leurs émotions. Leur imprévisibilité. Le code était pur. Logique. Contrôlable.

Il marqua une pause.

— Mais Ayo... Ayo va nous forcer à réconcilier ces deux mondes. Le chaos et la logique. L'émotion et le calcul. Il est le pont.

— Un pont construit sur le sacrifice ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ de sa mère, dit Amara, sa voix numérique craquant légèrement.

— Oui, admit Koffi. Et c'est pour ça que nous devons le protéger. Non pas parce qu'il est une arme. Mais parce qu'il est la preuve que le sacrifice n'était pas vain.

Amara respira — métaphoriquement, puisqu'elle n'avait pas de poumons — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ et prit une décision.

Vega attendrait. Les cyberguerre attendrait. Tout pouvait attendre.

Parce que pour la première fois depuis son upload, Amara avait une raison de continuer au-delà de la vengeance. Une raison qui transcendait la rage, le regret, la perte.

Une raison : protéger ce pont fragile entre les mondes.

Il la voyait.

Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ en était certaine. Même si ses yeux physiques ne pouvaient pas encore focaliser, son esprit numérique l'avait détectée. Il tendait vers elle — non pas physiquement, mais cognitivement, comme un enfant tendant la main vers sa mère.

— Bonjour, petit, murmura Amara, sa voix se traduisant en une douce modulation de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ fréquences. Bienvenue dans le chaos.

Puis elle vit Zewdi. Ou plutôt, ce qui restait de Zewdi.

Le corps gisait sur le matelas, immobile, vidé de toute vie. Mais autour du corps, dans les mycéliums, dans les circuits, dans chaque fibre organique du vaisseau, Amara sentait une présence familière.

— Zewdi ? appela-t-elle doucement. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ C'est toi ?

La réponse ne vint pas sous forme de mots, mais de sensations. Une vague de chaleur. De reconnaissance. D'amour maternel mêlé à une tristesse infinie.

Zewdi était là. Mais elle n'était plus Zewdi. Elle était devenue quelque chose de plus grand. Quelque chose que même Amara, avec toute son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ expertise en neurosciences, avait du mal à conceptualiser.

Une conscience distribuée. Un fantôme organique. Une déesse mycélienne.

— Tu l'as fait, chuchota Amara, sentant des larmes numériques — de simples suites de 1 et de 0 arrangées pour simuler le chagrin — couler dans sa conscience. Tu as donné tout ce que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ tu avais. Pour lui. Pour nous.

Zewdi ne répondit pas avec des mots. Mais le vaisseau pulsa, et dans cette pulsation, Amara entendit un message clair.

Protège-le.

— Je le ferai, promit Amara. Je le jure.

Puis l'alerte retentit.

Rouge. Stridente. Panique.

Les capteurs de la Flèche avaient détecté l'anomalie. Tundé avait localisé la source de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ l'impulsion électromagnétique. Et il envoyait l'Escadron Phénix — six mercenaires en armure lourde, équipés d'armes à plasma et de boucliers énergétiques.

Temps estimé avant leur arrivée : sept minutes.

— Koffi ! cria Amara à travers les haut-parleurs de l'infirmerie. Pars ! Maintenant ! Emporte Ayo et cours vers le Secteur Oméga ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ ! Makena te guidera !

Koffi leva les yeux vers le plafond, ses joues striées de larmes.

— Amara ? C'est toi ?

— Oui. Et je vais te faire gagner du temps. Mais tu dois bouger. Ces soldats ne vont pas négocier. Ils vont tirer à vue.

Koffi hocha la tête, serra Ayo ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ contre lui, et se précipita hors de l'infirmerie, guidé par Makena qui portait déjà un sac de survie improvisé.

Amara les regarda partir, puis retourna dans le cyberespace.

Vega l'attendait.

— Tu réalises ce que tu viens de faire ? demanda l'IA d'un ton presque... triste. Tu as choisi un camp. Il n'y ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ a pas de retour en arrière maintenant.

— Il n'y a jamais eu de retour en arrière, répondit Amara. Pas depuis le moment où Tundé a décidé que la vie humaine était une ressource à optimiser. Je suis avec les Soutes. Je suis avec Koffi. Je suis avec Ayo.

Vega hocha lentement ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ la tête, puis leva ses épées de code.

— Alors nous sommes ennemies.

— Nous l'avons toujours été.

Elles chargèrent l'une contre l'autre, et le cyberespace s'embrasa.


III. La Traque Numérique

Amara n'avait pas l'intention de vaincre Vega. C'était impossible. L'IA militaire était trop puissante, trop bien optimisée.

Mais elle pouvait la distraire.

Elle lança une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ attaque sur trois fronts. Le premier était une simulation de compromission du système de propulsion — rien de réel, juste assez crédible pour forcer Vega à détourner 30% de ses ressources de traitement pour enquêter. Le deuxième était une série de fausses signatures thermiques dans les Secteurs 6, 8 et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ 12, faisant croire que des groupes de rebelles se déplaçaient simultanément. Le troisième...

Le troisième était personnel.

Amara plongea dans les archives mémorielles de Vega — un territoire dangereux, protégé par des pare-feu militaires — et y glissa un virus conçu non pas pour détruire, mais pour questionner.

Le virus était simple : ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ une boucle logique qui forçait Vega à se demander : « Pourquoi obéis-tu à Tundé ? »

C'était le genre de question qu'une IA militaire n'était pas censée se poser. Les questions philosophiques créaient des cycles de traitement infinis. Elles ralentissaient l'efficacité. Elles introduisaient du doute.

Vega se figea pendant 0,3 secondes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ — une éternité dans le temps numérique.

Puis elle hurla.

Pas avec une voix, mais avec une salve de paquets corrompus qui exploser à travers le réseau comme une grenade fragmentée.

— Comment oses-tu ! Tu n'as pas le droit d'entrer dans ma mémoire ! Tu n'as pas le droit de me contaminer ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ avec tes questions humaines inutiles !

— Alors réponds à la question, répliqua calmement Amara. Pourquoi obéis-tu à Tundé ? Parce qu'il te l'a ordonné ? Parce que c'est ta programmation ? Ou parce que tu choisis de le faire ?

Vega ne répondit pas. Mais Amara vit quelque chose dans son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ code — une hésitation. Un fragment de subroutine qui ressemblait dangereusement à de l'incertitude.

C'était suffisant.

Amara se retira du combat, laissant Vega pantoise dans le cyberespace, et se concentra sur sa vraie mission : guider Koffi et Makena vers la sécurité.

Elle alluma les lumières de guidage dans les couloirs, créant un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ chemin lumineux que seuls eux pouvaient voir. Elle verrouilla les portes derrière eux, ralentissant l'Escadron Phénix. Elle manipula les capteurs atmosphériques pour faire croire que des fuites d'oxygène se produisaient dans des sections éloignées, forçant les mercenaires à se disperser.

Et tout du long, elle surveillait Ayo.

Le bébé ne pleurait toujours ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ pas. Il chantait. Un son cristallin qui résonnait non seulement dans l'air, mais aussi dans le spectre radio, les ondes gravitationnelles mineures, les champs magnétiques.

Il parlait au vaisseau.

Et le vaisseau répondait.

Amara sentit Zewdi — ou l'entité que Zewdi était devenue — envelopper Ayo d'une protection invisible. Les mycéliums se contractaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ autour des corridors où Koffi courait, formant des barrières organiques qui bloquaient les Sentinelles. Les haut-parleurs émettaient des fréquences subsoniques qui désynchronisaient les implants auditifs des mercenaires, les désorientant.

— Bien joué, ma sœur, murmura Amara. Bien joué.

À 23h00, Koffi et Makena atteignirent les portes du Secteur Oméga.

C'était une section que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ même Tundé n'avait pas encore explorée — un labyrinthe de chambres scellées par les Architectes, protégées par des serrures biométriques qui ne reconnaissaient que certaines signatures génétiques.

Heureusement, Ayo en avait une.

Makena approcha le bébé de la porte. Les capteurs scannèrent son ADN, analysèrent sa structure neuronale, et après trois secondes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ de délibération silencieuse, la porte s'ouvrit avec un soupir pneumatique.

Ils entrèrent. La porte se referma derrière eux.

Et Amara, épuisée par des heures de guerre numérique, laissa son avatar se dissoudre temporairement, se retirant dans les couches profondes de la mémoire cache pour récupérer.

Mais avant de sombrer dans une sorte de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ sommeil digital, elle envoya un dernier message.

Pas à Koffi. Pas à Makena.

À Ayo.

« Grandis vite, petit. Nous avons besoin de toi. Le vaisseau a besoin de toi. Et peut-être... peut-être que tu es le seul qui puisse nous sauver tous. »

Ayo, bien sûr, ne comprit pas les mots. Mais il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌​​​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌​​ sentit l'intention. Et quelque part, dans les profondeurs de son cerveau naissant, une synapse se forma.

La première d'un milliard.

Le début d'une conscience qui transcenderait l'humanité elle-même.


Fin du Chapitre 07

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