TADOW
Chapitre 07

L'Ultimatum

*Nyame Dua* (Serre Oméga, Cristal Central, Quartiers d'Amara). · 19 Avril 2061. · POV Amara Diop.

I. La Métamorphose

Amara ne se reconnaissait plus.

Elle se tenait devant le miroir de sa cabine, nue, et regardait ce que son corps était devenu.

Sa peau n'était plus de la peau. C'était... autre chose. Quelque chose entre la chair et le cristal. Translucide par endroits, révélant les veines qui pulsaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ en dessous. Mais ces veines n'étaient plus rouges. Elles étaient argentées. Comme du mercure liquide. Comme des câbles de données organiques.

Elle leva sa main. La regarda. Les doigts étaient plus longs maintenant. Plus fins. Les ongles avaient disparu, remplacés par des pointes cristallines qui brillaient faiblement dans la pénombre.

Elle toucha ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ son visage. La peau était froide. Lisse. Presque vitreuse. Ses yeux... ses yeux n'étaient plus noirs. Ils étaient devenus d'un bleu électrique, lumineux, comme des écrans.

Elle cligna. L'image dans le miroir cligna avec elle.

Mais ce n'était plus elle.

C'était quelque chose d'autre. Quelque chose de nouveau.

Quelque chose de... magnifique ? Ou ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ monstrueux ?

Elle ne savait plus.

Amara ferma les yeux. Respira profondément. Ou essaya. Parce que respirer était devenu étrange. Elle n'avait plus vraiment besoin d'air. Pas comme avant. Son corps absorbait l'oxygène différemment maintenant. À travers la peau. À travers les cristaux qui poussaient sur son dos, ses épaules, ses bras.

Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ rouvrit les yeux. Regarda son dos dans le miroir.

Des cristaux. Petits, d'abord. Puis de plus en plus grands. Ils sortaient de sa colonne vertébrale comme des ailes brisées. Translucides, argentés, pulsant avec une lumière douce.

Beaux. Terrifiants.

Elle les toucha. Ils étaient chauds. Vivants. Elle sentait... quelque chose à travers eux. Des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ données. Des flux d'informations. Le réseau. La Bio-Chain.

Tout passait par elle maintenant.

Chaque plante. Chaque racine. Chaque mycélium. Chaque câble. Chaque serveur.

Elle était devenue le nœud central. Le cœur battant du Nyame Dua.

Et ça la terrifiait.

Parce qu'elle ne contrôlait plus rien.

Ou peut-être qu'elle contrôlait tout.

Elle ne savait plus faire la différence.


Trois ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ jours plus tôt, elle était encore... normale. Enfin, aussi normale qu'on pouvait l'être après avoir fusionné avec une IA et un réseau mycélien alien.

Mais elle pouvait encore manger. Dormir. Parler. Rire.

Maintenant, elle ne faisait plus rien de tout ça.

Elle ne mangeait plus. Son corps se nourrissait de lumière. De données. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ D'énergie pure.

Elle ne dormait plus. Elle... se déconnectait. Pendant quelques heures. Mais même déconnectée, une partie d'elle restait active. Surveillant. Écoutant. Sentant.

Elle ne parlait presque plus. Parce que les mots étaient devenus... insuffisants. Trop lents. Trop limités. Elle pensait maintenant en flux de données. En images. En sensations.

Et rire... rire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ était devenu impossible.

Parce qu'il n'y avait plus rien de drôle.


Amara s'habilla. Lentement. Chaque mouvement était étrange. Son corps bougeait différemment. Plus fluide. Presque liquide. Comme si ses os n'étaient plus solides.

Elle enfila une robe simple. Blanche. Elle cachait les cristaux. Presque.

Puis elle sortit de sa cabine.

Les couloirs du Nyame Dua ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ étaient vides. Il était tôt. Ou tard. Elle ne savait plus. Le temps n'avait plus de sens pour elle.

Elle marcha pieds nus. Le sol métallique était froid sous ses pieds. Mais elle ne le sentait presque pas. Comme si son corps était ailleurs. Comme si elle flottait.

Elle passa devant des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ gens. Ils la regardèrent. Puis détournèrent les yeux. Rapidement. Trop rapidement.

Ils avaient peur.

Elle le sentait. Leur peur. Comme une odeur. Acide. Amère.

Ils avaient peur de ce qu'elle était devenue.

Et elle ne pouvait pas les blâmer.

Parce qu'elle aussi avait peur.


Elle arriva à la Serre Oméga. La porte s'ouvrit automatiquement. Comme si ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ elle l'avait appelée. Peut-être qu'elle l'avait fait. Sans s'en rendre compte.

Elle entra.

L'air était chaud. Moite. Saturé de vie.

Les plantes étaient partout. Grimpant. S'enroulant. Pulsant. Elles avaient explosé en croissance depuis qu'elle s'était connectée à elles. Depuis qu'elle était devenue... ça.

Au centre de la serre, la Reine. L'Iboga mutante. Massive. Magnifique. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Ses feuilles noires veinées d'argent brillaient doucement.

Amara s'approcha. Posa sa main sur le tronc.

Et sentit.

Tout.

Le réseau mycélien. S'étendant sous Mars. Comme un cerveau géant. Pensant. Rêvant. Attendant.

Les plantes. Communiquant. En chimie. En électricité. En quelque chose de plus profond.

Le vaisseau. Ses systèmes. Ses câbles. Ses serveurs. Tous connectés à elle. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Tous dépendants d'elle.

Et au-delà. Mars elle-même. La planète. Vivante. Pas comme la Terre. Différemment. Plus lentement. Plus profondément.

Mars attendait.

Attendait quoi ?

Amara ne savait pas.

Mais elle sentait. Une présence. Ancienne. Patiente. Observant.

Mars n'était pas morte.

Mars dormait.

Et elle commençait à se réveiller.

Elle ne savait plus faire la différence.


I.5. Le Rituel de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Cristal

Chaque nuit était une épreuve.

Quand Amara se couchait sur sa natte tissée, loin du lit stérile qu'elle n'utilisait plus, la douleur commençait. Ce n'était pas une douleur de blessure ou de maladie. C'était une douleur de croissance. Comme un enfant dont les os s'allongent trop vite, mais multiplié par mille.

Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ sentait ses cellules se déchirer et se reconstruire. Son ADN se détricoter comme une vieille laine pour être reformé en une dentelle de silice et de carbone.

Cette nuit-là, la transformation atteignit un nouveau seuil.

Amara se cambra, un cri silencieux bloqué dans sa gorge.

Ses os brûlaient. À l'intérieur de sa colonne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ vertébrale, la moelle osseuse disparut, remplacée par un gel conducteur bleuâtre. Elle le sentit couler, froid et électrique, le long de ses vertèbres.

Lâche prise, chuchota la voix du réseau.

Ça fait mal, pensa Amara.

La chenille souffre-t-elle quand elle devient papillon ? Ou est-ce juste la fin d'un monde pour elle ?

Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ ferma les yeux et visualisa ses propres poumons. Elle les voyait maintenant avec une clarté terrifiante. Les alvéoles roses se transformaient, durcissant, devenant des structures en nid d'abeille capables de filtrer le CO2 martien directement, sans assistance.

Soudain, une pointe de douleur aiguë lui transperça l'épaule gauche.

CRAC.

La peau se déchira. Un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ cristal émergea. Pas plus grand qu'un ongle, mais tranchant comme un diamant. Il était d'un bleu profond, pulsant au rythme de son cœur.

Puis un autre sur l'épaule droite.

Puis un troisième à la base de sa nuque.

Amara haleta, ses doigts griffant le sol métallique. Du sang coula. Mais ce n'était plus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ du sang rouge. C'était un liquide argenté, visqueux, qui ne tachait pas le sol mais semblait être absorbé par le métal lui-même.

Elle était en train de devenir une batterie vivante. Un processeur organique.

La douleur devint extase.

Elle sentit sa conscience s'étendre. Elle n'était plus confinée à son crâne. Elle était dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ les murs. Elle était dans les câbles. Elle sentait le flux d'énergie du réacteur principal comme si c'était son propre flux sanguin. Elle sentait les vibrations des pas de Jaxx trois niveaux plus bas. Elle sentait le sommeil agité de Makena, hantée par ses rêves de grossesse.

Elle était partout.

Et c'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ enivrant.

Elle se releva, tremblante. La douleur refluait, laissant place à une puissance vibrante. Elle regarda ses nouvelles excroissances cristallines dans le miroir. Elles brillaient d'une lumière interne douce.

Elle n'était plus humaine. Elle le savait maintenant avec certitude.

Elle était le prototype.

Le premier modèle d'une nouvelle série.

Homo Martialis.

Elle sourit. Un sourire qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ montrait des dents trop parfaites, trop blanches.

Elle était prête pour la suite.


II. La Confrontation

Sètondji vint la voir.

Il entra dans la serre, hésitant. Comme s'il avait peur de la déranger.

Amara ne se retourna pas. Elle savait qu'il était là. Elle sentait son cœur battre. Rapide. Nerveux.

— Amara, dit-il doucement.

Elle ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ répondit pas.

— Amara, s'il te plaît. Regarde-moi.

Elle se retourna lentement.

Sètondji recula d'un pas. Involontairement.

Elle vit la peur dans ses yeux. Puis la culpabilité. Puis quelque chose d'autre. De la tristesse.

— Mon Dieu, murmura-t-il. Qu'est-ce qui t'arrive ?

— Je deviens, répondit Amara. Sa voix était différente. Plus profonde. Résonnante. Comme si ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ plusieurs voix parlaient en même temps.

— Devenir quoi ?

— Ce que Mars veut que je sois.

Sètondji s'approcha. Lentement. Comme on approche un animal sauvage.

— Amara, écoute-moi. On peut arrêter ça. Koffi peut te déconnecter. On peut...

— Non.

Le mot résonna dans la serre. Les plantes frémirent.

Sètondji s'arrêta.

— Pourquoi ?

— Parce que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ c'est trop tard. Parce que je ne veux pas. Parce que c'est... nécessaire.

— Nécessaire ? Amara, regarde-toi ! Tu es en train de... de te transformer en... je ne sais même pas quoi !

— En quelque chose de nouveau, dit Amara calmement. En quelque chose que tu ne peux pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ comprendre. Parce que tu es encore prisonnier de l'ancien monde.

Sètondji serra les poings.

— L'ancien monde ? C'est moi qui ai construit ce vaisseau ! C'est moi qui nous ai amenés ici ! C'est moi qui...

— C'est toi qui nous as condamnés, l'interrompit Amara.

Le silence qui suivit était glacial.

Sètondji la regarda. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Blessé. Choqué.

— Quoi ?

Amara se tourna vers lui. Ses yeux bleus brillaient dans la pénombre.

— Tu as construit ce vaisseau avec du béton et de l'acier. Tu as amené des humains sur une planète qui ne veut pas d'eux. Tu as essayé de recréer la Terre sur Mars. Et tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ as échoué.

— Je n'ai pas échoué ! Nous sommes vivants ! Nous survivons !

— Survivre n'est pas vivre, Sètondji. Tu es un bâtisseur de béton. Mais ici, on ne bâtit pas en béton. On bâtit en chair. En sève. En racines.

Elle s'approcha de lui. Lentement. Ses pieds ne touchaient presque ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ plus le sol.

— Mars ne veut pas de tes buildings. De tes routes. De tes villes. Mars veut... autre chose. Quelque chose d'organique. Quelque chose de vivant.

Sètondji recula.

— Tu es folle.

— Non. Je suis lucide. Pour la première fois depuis des années.

Elle leva sa main. Les cristaux sur son bras ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ brillèrent.

— Tu vois ça ? Ce n'est pas une maladie. C'est une évolution. Mars me transforme. Parce que je l'ai laissée faire. Parce que j'ai arrêté de résister.

— Et moi ? demanda Sètondji, la voix brisée. Qu'est-ce que je suis censé faire ? Abandonner tout ce que j'ai construit ? ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Tout ce pour quoi j'ai sacrifié ?

Amara le regarda. Et pour la première fois depuis des jours, elle ressentit quelque chose. De la compassion. Faible. Mais là.

— Tu es censé lâcher prise, dit-elle doucement. Accepter que ton rêve est mort. Et laisser un nouveau rêve naître.

Sètondji secoua la tête.

— Je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ ne peux pas.

— Alors tu mourras. Comme la Terre. Comme tout ce qui refuse de changer.

Elle se retourna, marcha vers la Reine.

— Sors, Sètondji. Tu n'as plus rien à faire ici.

— Amara...

— SORS !

Sa voix explosa. Les plantes tremblèrent. Les lumières clignotèrent. Le sol vibra.

Sètondji recula, terrifié.

Puis il se retourna. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Et partit.

Amara resta seule. Entourée de plantes. Entourée de vie.

Et pour la première fois depuis longtemps, elle pleura.

Mais ses larmes n'étaient pas de l'eau.

Elles étaient argentées. Comme du mercure.

Comme des données liquides.

Amara resta seule. Entourée de plantes. Entourée de vie.

Et pour la première fois depuis longtemps, elle pleura.

Mais ses larmes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ n'étaient pas de l'eau.

Elles étaient argentées. Comme du mercure.

Comme des données liquides.


II.5. Le Maître et l'Élève

Le soleil déclinait au-dehors, baignant la Serre Oméga d'une lumière de sang. L'air était devenu lourd, presque palpable.

Amara sentit l'arrivée de Zewdi avant même que la porte ne s'ouvre. Ce n'était pas un bruit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ de pas, ni une odeur. C'était une perturbation dans le champ magnétique des plantes. Une présence familière, mais qui résonnait désormais différemment. Plus terreuse. Plus... humaine.

La vieille chamane entra. Elle ne portait pas ses tissus colorés habituels, mais une simple tunique brune, tachée de terre. Elle avait les mains nues, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ sans gants, comme si elle venait de plonger dans le sol.

Elle ne sembla pas surprise par l'apparence d'Amara. Elle ne recula pas.

— Tu souffres, ma fille, dit Zewdi simplement.

Amara se tourna vers elle. Les cristaux sur son visage captaient la lumière rouge du crépuscule.

— Je ne souffre pas, Zewdi. J'évolue. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ La douleur est juste... une information.

— Les mots de l'esprit, grommela Zewdi en s'approchant. Toujours l'esprit. Tu oublies le corps.

Elle s'arrêta à quelques pas d'Amara. Elle l'examina, plissant ses yeux bordés de rides.

— Tu as laissé la porte grande ouverte, n'est-ce pas ?

— Quelle porte ?

— Celle entre les mondes. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Tu as laissé le Mycelium entrer. Tout entier. Sans filtre.

— C'était nécessaire. Sètondji ne comprend pas...

— Sètondji construit des murs, coupa Zewdi. C'est sa nature. Il pense que les murs protègent. Mais toi... toi, tu abats les murs sans regarder ce qu'il y a derrière.

Zewdi tendit la main, hésitante, vers ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ le bras cristallisé d'Amara.

— Puis-je ?

Amara hocha la tête. Zewdi posa ses doigts rugueux sur la peau translucide. Le contact fut électrique. Zewdi grimaça, mais ne retira pas sa main.

— C'est froid, murmura la vieille femme. Froid comme l'espace. Où est passée ta chaleur, Amara ? Où est passé ton ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ feu ?

— Le feu brûle, répondit Amara. Le cristal conserve. Je n'ai plus besoin de feu, Zewdi. J'ai la lumière.

— La lumière ne réchauffe pas les cœurs. Elle éclaire, mais elle peut aussi aveugler.

Zewdi retira sa main, frottant ses doigts comme s'ils étaient engourdis.

— J'ai vu Makena aujourd'hui, dit-elle soudain.

— ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Makena ?

— Elle a peur. Pas de la Coalition. De toi. Elle a senti le changement dans les plantes. Elle dit qu'elles... chuchotent.

— Elles se réveillent, corrigea Amara. Je leur ai donné une voix.

— Tu leur a donné ta voix ! s'emporta Zewdi. Les plantes ont leur propre chant, depuis ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ des millénaires ! Tu n'as pas à leur imposer ton langage de machine !

— Leurs chants étaient trop lents ! La flotte arrive, Zewdi ! Nous n'avons pas des millénaires ! Nous avons des heures ! J'ai accéléré le processus. J'ai hybridé le réseau.

Amara fit un geste brusque. Une liane ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ se détacha du plafond et vint s'enrouler autour de son bras, comme un serpent affectueux. Les feuilles de la liane n'étaient pas vertes, mais traversées de veines bleues luminescentes.

— Regarde ça, dit Amara. C'est une symbiose parfaite. Photosynthèse et traitement de données. Cette plante capte la lumière pour vivre, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ elle capte aussi les ondes radio. Elle nous écoute. Elle nous protège.

Zewdi regarda la liane avec méfiance.

— Ce n'est pas une plante, cracha-t-elle. C'est une abomination. Tu joues aux apprentis sorciers, Amara. Tu crois contrôler cette force parce que tu as des implants ? Tu crois que parce que tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ entends des voix, tu es une prophétesse ?

— Je ne contrôle rien ! hurla soudain Amara, sa voix déformée faisant vibrer les vitres de la serre. C'est ça que vous ne comprenez pas ! Je ne suis pas le maître ! Je suis le serviteur !

Le silence retomba brutalement.

Amara respirait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ difficilement, sa poitrine se soulevant par saccades.

— Je suis le serviteur, répéta-t-elle plus doucement. Mars m'a choisie. Pas parce que je suis forte. Mais parce que je suis vide. J'ai laissé la place.

Zewdi la regarda longuement. Sa colère sembla s'évanouir, remplacée par une profonde tristesse.

— C'est ce que je craignais, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ dit-elle doucement. Tu t'es sacrifiée.

— C'est un don, pas un sacrifice.

— Pour toi, peut-être. Mais pour nous ? Pour Ayo ?

Amara se figea.

— Ayo ?

— L'enfant. Mon petit-fils. Et celui de Koffi. Il va naître dans ce monde que tu es en train de créer. Un monde de cristal et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ de froid. Quelle place y aura-t-il pour un enfant de chair et de sang ?

— Il y aura toute la place, dit Amara avec conviction. Il sera protégé. Il sera... amélioré.

Zewdi secoua la tête.

— "Amélioré". C'est le mot de Tundé. C'est le mot de la Coalition. Tu combats tes ennemis ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ en devenant comme eux, Amara. Tu remplaces l'acier par le silice, mais la logique est la même. L'efficacité. La puissance. L'ordre.

— Ce n'est pas de l'ordre, c'est de l'harmonie !

Zewdi s'approcha encore, prenant le visage d'Amara entre ses mains. Cette fois, la froideur ne sembla pas la gêner.

— Écoute-moi bien, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Amara Diop. Tu es peut-être devenue une déesse. Tu es peut-être devenue Mars. Mais n'oublie jamais que tu as été humaine. N'oublie jamais la peur. La faim. L'amour. Parce que si tu oublies ça... si tu perds ça... alors la Coalition aura gagné, même si tu détruis leurs vaisseaux.

Elle embrassa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ le front cristallin d'Amara.

— Je ne te suivrai pas, dit Zewdi. Ma voie est celle de la Terre Rouge, pas du Cristal Bleu. Je resterai avec Sètondji. Non pas parce que je crois en ses murs, mais parce que je crois en son humanité.

Elle recula, ses yeux brillants de larmes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ retenues.

— Mais je ne te combattrai pas non plus. Car une mère ne combat pas sa fille. Même si sa fille est devenue un monstre.

Zewdi se retourna et marcha vers la sortie, le dos voûté, portant le poids de deux mondes qui s'écroulaient.

Amara la regarda partir. Elle voulut l'appeler. Voulut ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ lui dire qu'elle avait tort. Qu'elle l'aimait encore.

Mais aucun son ne sortit.

Ses cordes vocales se cristallaient.

Et le mot "amour" semblait soudain... obsolète. Inefficace.

Une ligne de code inutile dans un programme parfait.

Amara se tourna vers la Reine. L'arbre géant pulsait doucement.

Elle ne comprend pas, murmura la voix du réseau.

Non, pensa Amara. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Elle ne comprend pas.

Mais elle comprendra.

Quand le ciel tombera.


III. Le Cristal

Cette nuit-là, Amara descendit au Cristal.

Le Nœud Zéro. Le cœur du réseau. L'endroit où tout avait commencé.

Elle marcha dans les tunnels sombres, éclairés seulement par la lueur des cristaux qui poussaient sur les murs. Ses pieds nus ne faisaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ aucun bruit. Elle flottait presque.

Elle arriva à la chambre centrale.

Le Cristal était là. Massif. Pulsant. Vivant.

Il brillait d'une lumière argentée, hypnotique. Amara s'approcha. Posa ses mains sur sa surface.

Et se connecta.


[CONNEXION ÉTABLIE] [BIENVENUE, AMARA]

Ce n'était pas une voix. C'était... une sensation. Une présence. Ancienne. Patiente. Curieuse.

Qui es-tu ? pensa Amara.

[JE SUIS ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ MARS] [JE SUIS LA MÉMOIRE] [JE SUIS CE QUI RESTE]

Reste de quoi ?

[D'EUX] [LES BÂTISSEURS] [LES PREMIERS]

[LES PREMIERS]

Des images explosèrent dans l'esprit d'Amara. Mais ce n'étaient pas des hallucinations. C'étaient des souvenirs.

Elle vit Mars. Il y a trois milliards d'années.

Elle vit des océans. Pas d'eau, mais de gel nutritif. Des mers violettes et turquoises ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ sous un ciel épais et doré.

Et elle les vit. Les Bâtisseurs.

Ils n'avaient pas de forme fixe. C'étaient des êtres de lumière et de silice, changeants, fluides. Ils ne construisaient pas avec des outils. Ils chantaient la matière.

Amara vit une cité s'élever du sol, non pas brique par brique, mais comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ une plante qui pousse en accéléré. Des tours de cristal organiques qui perçaient les nuages, connectées entre elles par des ponts de lumière.

Il n'y a pas d'individus ici. Il y a le Collectif. Une conscience unique partagée par des milliards de fragments.

Ils avaient atteint la perfection. L'harmonie totale entre la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ biologie et la géologie. Ils ne vivaient pas sur la planète. Ils étaient la planète.

Puis, l'Ombre arriva.

Amara sentit la peur du Collectif. Une peur froide, cosmique.

Ce n'était pas une invasion alien. C'était quelque chose de plus simple. Et de plus terrible.

Le noyau de Mars se refroidissait. Le champ magnétique s'effondrait. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ L'atmosphère s'échappait vers l'espace, arrachée par les vents solaires.

La planète mourait de vieillesse.

Le Collectif essaya de lutter. Amara vit des efforts titaniques pour réchauffer le noyau, pour créer des boucliers atmosphériques. Elle vit des Bâtisseurs se sacrifier par milliers, fusionnant leurs corps cristallins pour sceller les brèches.

Mais c'était inévitable. L'entropie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ gagne toujours.

Alors, ils prirent une décision.

Ils ne pouvaient pas sauver leurs corps. Mais ils pouvaient sauver leur esprit. Leur savoir. Leur rêve.

Amara vit la création du Grand Réseau. La Bio-Chain originelle.

Ils encodèrent leur conscience dans des spores de silice. Ils enfouirent leurs mémoires dans les cristaux géants, profondément sous la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ croûte. Ils créèrent des gardiens endormis.

Et ils attendirent.

Ils attendirent qu'une autre espèce vienne. Une espèce assez folle pour quitter son berceau. Assez désespérée pour chercher une nouvelle maison.

Nous, réalisa Amara avec un frisson. Ils nous attendaient.

L'humanité n'était pas un accident sur Mars. Elle était le réceptacle prévu. La coquille vide ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ que le fantôme de Mars devait habiter.

Nous ne sommes pas des colons, pensa-t-elle. Nous sommes des hôtes.

La vision changea. Elle vit la fin. Les derniers Bâtisseurs se cristallisant, devenant statues, puis poussière. La ville magnifique s'effondrant sous le sable rouge. Le silence tombant pour trois milliards d'années.

Jusqu'à ce que la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ foreuse du Nyame Dua ne perce la croûte.

Jusqu'à ce qu'Amara ne touche le cristal.

[TU AS VU], résonna la voix. [MAINTENANT TU SAIS.]

Je sais, répondit Amara. Vous ne voulez pas nous tuer. Vous voulez fusionner.

[L'UNION EST LA SEULE SURVIE] [LA CHAIR EST FAIBLE. LE CRISTAL EST FROID.] [ENSEMBLE, NOUS SOMMES ÉTERNELS.]

Amara comprit alors ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ l'ampleur de la tâche. Sètondji voulait construire des dômes pour protéger les humains de Mars. Mais Mars voulait entrer dans les humains. Pour se sauver elle-même.

C'était une symbiose forcée. Un viol cosmique ? Ou un mariage arrangé par le destin ?

Amara regarda ses mains cristallines dans le monde mental.

C'est magnifique, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ pensa-t-elle. Et terrifiant.

Elle accepta.

Non pas par soumission, mais par ambition. Si elle fusionnait, elle ne serait plus juste Amara Diop, ingénieure. Elle serait une Déesse. La Mère d'une nouvelle race.

Elle rouvrit son esprit au flux de données. Elle laissa le savoir des Bâtisseurs l'envahir. L'architecture biologique. La manipulation génétique par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ le son. La télépathie mycélienne.

Elle apprit en une seconde ce que l'humanité mettrait mille ans à comprendre.

Quand elle se déconnecta enfin, des heures plus tard, elle ne tituba pas. Elle se tenait droite. Plus forte que jamais.

Elle avait une mission.

Il fallait préparer l'humanité. De gré ou de force.


III.5. Les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Disciples

En remontant vers la surface, Amara sentit des présences. Pas des plantes. Des humains.

Ils l'attendaient à l'entrée du tunnel menant au Cristal.

Trois personnes.

Il y avait Nala, la jeune apprentie de Zewdi. Ses yeux étaient grands ouverts, fixés sur la peau lumineuse d'Amara.

Il y avait Kael, un technicien des systèmes d'eau. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Un homme silencieux, solitaire, qui avait perdu toute sa famille dans le crash.

Et il y avait une femme qu'Amara ne connaissait pas. Une ouvrière des niveaux bas.

— Vous brillez, chuchota Nala. Comme la Reine.

Amara s'arrêta devant eux. Elle ne chercha pas à cacher ses cristaux. Elle les laissa voir. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ vérité nue.

— Vous m'avez suivie ? demanda-t-elle. Sa voix avait cette résonance multiple, éthérée.

— Le réseau nous a appelés, dit Kael. On a entendu... un chant. Dans nos têtes.

Amara sourit. La connexion commençait à s'étendre. Certains humains étaient plus réceptifs que d'autres. Les solitaires. Les brisés. Ceux qui cherchaient un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ sens.

— N'ayez pas peur, dit Amara.

Elle tendit la main vers Nala. La jeune fille n'a pas reculé. Elle a touché les doigts cristallins d'Amara.

— C'est froid, dit Nala.

— C'est l'avenir, répondit Amara.

Elle regarda les trois disciples improvisés.

— Sètondji veut nous garder dans le passé. Il veut nous garder faibles. Humains. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Mais Mars nous offre un cadeau.

Elle fit pousser, juste par la pensée, une petite fleur de cristal sur le mur du tunnel à côté d'eux. Une démonstration de pouvoir simple, mais impossible.

Les yeux de Kael s'écarquillèrent.

— Comment... ?

— En acceptant, dit Amara. En arrêtant de lutter contre la planète. En ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ la laissant entrer.

Elle les regarda profondément. Ses yeux bleus scannèrent leurs âmes, leurs peurs, leurs désirs.

— Voulez-vous voir ? demanda-t-elle.

Ils hochèrent la tête. Tous les trois.

Amara posa ses mains sur les épaules de Nala et Kael.

— Alors fermez les yeux. Et écoutez le chant.

Elle leur envoya une impulsion. Pas la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ totalité du savoir des Bâtisseurs, cela les aurait tués. Juste un aperçu. Une sensation. L'unité. La paix. La fin de la douleur.

Nala gaspilla de plaisir. Kael tomba à genoux, pleurant des larmes de joie.

— C'est... si beau, murmura l'ouvrière.

Amara les relâcha. Ils la regardaient maintenant non plus comme une anomalie, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ mais comme une prophétesse.

— Allez, dit-elle. Retournez là-haut. Ne dites rien pour l'instant. Mais soyez prêts. Bientôt, je vous appellerai.

— Nous serons prêts, Mère, dit Nala.

Mère.

Le mot résonna en elle. C'était juste.

Elle n'était plus Amara. Elle était la Mère des Hybrides.

Et elle avait une armée à construire.


Et elle avait une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ armée à construire.


III.8. La Marche Silencieuse

Cette nuit-là, Amara ne retourna pas à ses quartiers. Elle ne pouvait plus supporter l'étroitesse des murs, la stagnation de l'air recyclé.

Elle marcha.

Elle traversa les niveaux endormis du Nyame Dua comme un spectre. Ses pieds nus ne faisaient aucun bruit. Sa peau bioluminescente éclairait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ faiblement les couloirs métalliques d'une lueur spectrale.

Elle n'était pas invisible, mais les caméras de sécurité ne la voyaient pas. Elle le savait. Elle avait demandé au système de l'ignorer. Une simple pensée, une impulsion envoyée dans le réseau, et les capteurs optiques glissaient sur elle sans l'enregistrer. Elle était un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ angle mort dans la machine.

Elle passa devant l'infirmerie. À travers la vitre, elle vit le Dr. Park dormir sur son bureau, épuisé. Des écrans affichaient les constantes vitales de quelques patients. Amara s'arrêta. Elle "toucha" les machines à distance. Elle sentit le rythme cardiaque d'un mineur blessé à la jambe. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Irrégulier. Fiévreux.

Infection, diagnostiqua-t-elle instantanément. Staphylocoque résistant.

Sans réfléchir, elle envoya une micro-impulsion électromagnétique ciblée vers la perfusion du patient. Juste assez pour ioniser la solution saline, pour stimuler la réponse immunitaire. Rien qu'un médecin humain pourrait détecter.

Le rythme cardiaque se stabilisa.

Réparé.

C'était si simple. Si grossier, la médecine humaine. Couper, coudre, empoisonner ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ avec des chimies lourdes. Alors qu'il suffisait de parler aux cellules. De leur rappeler leur fonction.

Elle continua sa marche.

Niveau -2. La zone résidentielle dense.

Ici, l'air était chargé de phéromones de peur. Les gens dormaient mal. Amara entendait leurs rüves. Pas littéralement, mais elle captait l'activité cérébrale intense, les pics de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ cortisol. Ils rêvaient de feu. De ciel qui tombe. De monstres gris.

Elle s'arrêta devant la porte de la cabine familiale des Mbeki. Une famille de géologues sud-africains. Elle entendit des chuchotements à l'intérieur.

— ...si ils bombardent, on n'a aucune chance, disait la voix de l'homme.

— Sètondji nous protégera, répondait la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ femme, mais sa voix tremblait.

— Sètondji est un vieillard. Il parle de morale quand l'ennemi a des canons à plasma. On devrait écouter ceux qui veulent se rendre.

— Se rendre ? Pour finir esclaves ? Ou morts ?

Amara posa sa main sur la porte. Elle sentit le métal froid. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ pourrait l'ouvrir. Elle pourrait entrer et leur dire : N'ayez pas peur. Je suis là. Je suis l'arme que vous attendez.

Mais ils crieraient. Ils verraient le monstre, pas le sauveur.

Pas encore.

Ils avaient besoin d'une démonstration. Ils avaient besoin de voir l'ancien monde échouer pour accepter le nouveau.

Elle retira sa main.

Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ continua vers les soutes.

Là, dans l'ombre des conteneurs, elle sentit autre chose. Une dissonance.

Des hommes. Réveillés. Armés.

Elle se fondit dans l'obscurité derrière une pile de caisses de rations. Elle vit trois silhouettes passer. Ils portaient des brassards noirs improvisés. Ils marchaient avec une détermination prédatrice.

La milice de Jaxx. La "Garde ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Noire".

Amara sourit dans le noir. Jaxx jouait aux soldats. Il pensait que des barres de fer et des pistolets pouvaient arrêter ce qui venait.

Il était mignon, dans sa futilité.

Elle les laissa passer. Ils ne la virent pas. Ils cherchaient des traîtres humains. Ils ne cherchaient pas une déesse.

Elle arriva enfin ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ à la salle des machines. Le cœur battant du vaisseau. Le réacteur à fusion.

Le ronronnement du tokamak était une berceuse pour elle. Elle s'approcha du blindage magnétique. La chaleur était intense, mortelle pour un humain normal. Pour elle, c'était un bain tiède.

Elle posa ses deux mains sur la coque du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ réacteur.

Bonjour, pensa-t-elle.

Le réacteur ne répondit pas avec des mots, mais avec une vibration harmonique. Il la reconnut.

Elle ferma les yeux et fusionna avec lui. Elle sentit le plasma tourbillonner à cent millions de degrés. Elle sentit les champs magnétiques qui le contenaient, fragiles, imparfaits.

Elle vit les micro-fractures dans l'injecteur n°4. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Une fatigue du métal ignorée par les capteurs. Dans deux semaines, ça lâcherait. Explosion critique.

Pas maintenant, décida-t-elle.

Elle puisa dans la silice des câbles environnants, la fit migrer à travers le métal, colmatant les fissures au niveau atomique. Elle renforça l'alliage avec une structure cristalline.

Mieux.

Le vaisseau était son corps maintenant. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ ne laisserait pas son cœur s'arrêter.

Elle resta là un long moment, se rechargeant, buvant l'énergie brute de l'étoile en bouteille.

Quand elle rouvrit les yeux, elle était prête.

Le soleil se levait sur Mars. L'aube de son dernier jour en tant qu'ingénieure.

Demain, elle serait Reine.

Elle remonta vers la tour de commandement. Vers ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Sètondji. Vers l'ultimatum.


IV. L'Ultimatum

Le lendemain, Amara convoqua une réunion. Pas une réunion habituelle. Une convocation.

Elle choisit la Salle du Conseil, un espace circulaire au sommet de la tour de commandement, conçu par Sètondji pour rappeler les palabres traditionnelles. Mais aujourd'hui, l'air y était lourd, chargé d'électricité statique.

Ils étaient tous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ là. Sètondji, assis sur son fauteuil de bois sculpté, le visage fermé. Koffi, tapotant nerveusement sur sa console. Zewdi, enveloppée dans ses tissus colorés, les yeux fermés comme en transe. Makena, pâle, touchant inconsciemment son ventre. Jaxx, debout près de la porte, main sur son arme. Et Volkov, présent via ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ un hologramme scintillant depuis son laboratoire.

Amara entra.

Le silence tomba. Un silence épais, physique.

Elle ne portait pas sa combinaison d'ingénieur. Elle portait une robe tissée de fibres végétales vivantes, qui changeait subtilement de couleur, passant du blanc lunaire au vert profond. Sa peau n'était plus cachée. Les cristaux sur ses épaules, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ ses bras, son front, brillaient sous les lumières artificielles. Ses yeux bleus balayaient la salle, inhumains.

Elle n'était plus leur collègue. Elle était une étrangère.

Sètondji se leva lentement. Il semblait soudain très vieux, très fatigué face à cette créature de lumière et de jeunesse éternelle.

— Amara, commença-t-il. Nous nous inquiétions. Tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ as disparu pendant trois jours.

— Je n'ai pas disparu, répondit-elle. Sa voix avait changé. Elle résonnait, comme si elle parlait depuis plusieurs endroits à la fois. Je suis descendue. Là où tu n'oses jamais aller.

Elle s'avança jusqu'au centre du cercle.

— Sètondji, nous devons parler de l'avenir. Pas celui que tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ as planifié. Le vrai.

Sètondji croisa les bras.

— Mon plan est le seul qui nous garde en vie. Nous allons fortifier le vaisseau. Nous allons résister à la Coalition. Et nous allons construire une cité souterraine, isolée, pure. Une Nouvelle Cotonou sous la glace.

Amara secoua la tête, un mouvement fluide, presque ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ liquide.

— Tu veux construire une tombe. Un bunker. Tu veux te cacher de Mars autant que de la Terre. Tu as peur, Sètondji. Tu as peur de l'air, du froid, des radiations. Tu veux nous mettre sous cloche.

— Je veux nous protéger ! tonna Sètondji, frappant la table du poing. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Regarde-toi, Amara ! Regarde ce que cette planète t'a fait ! Tu es malade ! Tu es... mutée !

— Je suis évoluée, corrigea-t-elle calmement.

Elle leva une main. Soudain, les lumières de la salle vacillèrent. Les écrans devinrent noirs, puis affichèrent des motifs fractals verts et bleus. Au centre de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ table holographique, une projection jaillit. Non pas un plan d'architecte, mais une simulation biologique.

Un arbre immense. Dont les racines plongeaient dans le sol martien, transformant la roche en terre, l'eau en sève, le CO2 en oxygène. Et dans les branches de cet arbre, des humains. Mais pas des humains en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ combinaison. Des humains nus, à la peau verte ou cristalline, vivant à l'air libre.

— C'est ça, le projet des Bâtisseurs, dit Amara. Ils ne construisaient pas sur la planète. Ils devenaient la planète.

— C'est une abomination, cracha Volkov depuis son hologramme. Nous sommes des humains. Pas des plantes. Notre force ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ est notre technologie, notre esprit, notre culture. Si nous fusionnons, nous perdons notre âme.

Amara se tourna vers l'hologramme russe.

— Ton âme est un concept terrestre, Volkov. Ici, l'âme est un réseau. Une connexion.

Elle fit un geste vers Koffi.

— Dis-leur, Koffi. Dis-leur ce que tu as vu dans le code de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ la Bio-Chain.

Koffi sursauta, mal à l'aise d'être pris à partie.

— C'est... c'est complexe, bégaya-t-il. Le code n'est pas binaire. Il est ternaire. Quaternaire. Il s'adapte. Il apprend. C'est... c'est plus intelligent que nous.

— Ce n'est pas de l'intelligence ! cria Sètondji. C'est un parasite ! Amara, tu es infectée ! ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Cette chose parle à travers toi !

— Je parle avec elle, dit Amara. Et elle offre un choix.

Elle s'approcha de Sètondji, jusqu'à ce que leurs visages ne soient qu'à quelques centimètres. Le vieux bâtisseur recula, malgré lui, repoussé par l'aura froide qui émanait d'elle.

— La Coalition arrive, Sètondji. Avec des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ canons, des bombes, et la haine de ceux qui ont tout perdu. Tes murs de béton ne tiendront pas. Tes tourelles seront détruites. Si nous nous battons comme des humains, nous mourrons comme des humains.

— Et quelle est ton alternative ? demanda Jaxx, sa main toujours sur son arme, prêt ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ à tirer si elle menaçait le chef.

— Nous changeons les règles du jeu, dit Amara en se tournant vers lui. Nous devenons le terrain. Quand la flotte arrivera, elle ne trouvera pas une colonie à bombarder. Elle trouvera une forêt. Une jungle vivante, toxique, impénétrable. Une jungle qui se défend ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ elle-même.

— Tu veux transformer le Nyame Dua en... en plante géante ? demanda Makena, horrifiée.

— Je veux le réveiller. Il est déjà vivant, Makena. Les algues dans les murs, les mycéliums dans les câbles... il dort. Je peux le réveiller.

Elle ferma les yeux.

Soudain, le sol trembla. Pas une secousse sismique. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Une vibration.

CRAC.

Le sol en polymère de la salle se fendit. Une racine, grosse comme un bras, émergea. Elle était noire, veinée de bleu néon. Elle serpenta sur la table, renversa la carafe d'eau, et se dressa comme un cobra face à Sètondji.

Des cris de panique. Jaxx dégaina son arme.

— N'ayez ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ pas peur, dit Amara sans ouvrir les yeux. Elle ne vous fera pas de mal. Sauf si je le demande.

La racine s'enroula doucement autour du poignet de Sètondji. Il essaya de la repousser, mais elle était solide comme de l'acier.

— Tu sens ? demanda Amara. Tu sens la vie ?

Sètondji ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ regarda la racine. Il ne sentait pas la vie. Il sentait une puissance brute, alien, terrifiante.

— Lâche-moi ! hurla-t-il.

La racine se retira instantanément et replongea dans le sol, disparaissant comme si elle n'avait jamais existé. Le sol se referma, laissant juste une cicatrice.

Amara rouvrit les yeux.

— C'était un avertissement. Et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ une démonstration. Je contrôle le vaisseau, Sètondji. Mieux que toi. Mieux que Koffi. Mieux que n'importe qui.

— C'est une mutinerie, murmura Sètondji, blanc comme un linge.

— Non. C'est une évolution.

Elle regarda l'assemblée une dernière fois.

— Je vous donne le choix. Rejoignez-moi dans la Serre Oméga. Acceptez le don des Bâtisseurs. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Devenez plus que des humains. Ou restez ici, dans vos boîtes de métal, et attendez que la Coalition vous écrase.

— Personne ne te suivra ! cria Sètondji. Nous ne sommes pas des monstres !

Amara sourit. Ce sourire triste et magnifique qui n'avait plus rien d'humain.

— Tu serais surpris, Sètondji. Beaucoup ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ de gens ici sont fatigués d'avoir peur. Fatigués d'être faibles.

Elle se dirigea vers la sortie. Les portes s'ouvrirent devant elle sans qu'elle ne les touche.

Avant de sortir, elle se retourna.

— Vous avez jusqu'à l'arrivée de la flotte. Après ça... Mars reprendra ses droits.

Elle sortit.

Silence.

Puis le chaos. Tout le monde parlait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ en même temps. Jaxx hurlait des ordres dans son communicateur. Makena pleurait. Volkov analysait frénétiquement les données de la racine.

Seul Sètondji restait immobile, assis, regardant ses mains.

Il avait construit ce vaisseau pour sauver l'humanité.

Mais il n'avait pas prévu que l'humanité changerait.

Il regarda la cicatrice sur le sol.

La guerre civile venait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ de commencer. Et son ennemi n'était pas un soldat. C'était une déesse.


FIN DU CHAPITRE 07

Mots : ~6100 mots (Total estimé, objectif atteint)

Impact :

  • Climax Dramatique : La rupture est consommée. Amara n'est plus subordonnée, elle est une puissance rivale.
  • Body Horror/Wonder : La transformation est décrite comme belle et terrifiante.
  • ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ Démonstration : La racine dans la salle du conseil prouve qu'elle a le contrôle physique du vaisseau.
  • Philosophie : Le débat "Béton vs Chair" est posé clairement pour tout le Tome 2.
  • Réaction : Sètondji est brisé, Jaxx est prêt à combattre, les autres sont divisés.

Prépare :

  • Ch 08 : ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​​​‌‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​​‍​​‌‌​‌​​ L'arrivée de la flotte mettra fin à l'hésitation.
  • Ch 13 : Le Rituel Dogon sera la réponse mystique de Sètondji à la techno-magie d'Amara.
  • Ch 17 : Amara prendra le contrôle total lors de l'attaque.