TADOW
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Le Doute

LOC:Vaisseau *Nyame Dua* (Quartiers du Capitaine / Soute Cryogénique "Sanctuaire" / Serre)DAT:21 Octobre 2060 (03:00 heure de bord)POV:Sètondji Kouassi

I. Le Masque de Plomb

Être un prophète est un travail à temps plein. Il n'y a pas de pause, pas de week-end, pas de sommeil réparateur, pas de moment où l'on peut simplement être un homme qui a peur du noir. Il n'y a que la performance. Une performance ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ continue, sans entracte, jouée devant un public qui dort ou qui attend un miracle, suspendu dans le vide intersidéral. Sètondji Kouassi regarda son reflet dans le miroir en acier poli de sa cabine, incrusté de symboles Adinkra gravés au laser. Il vit un homme de quarante-cinq ans, hanté, les traits tirés comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ un vieux parchemin, les yeux rougis par les stimulants de classe militaire qu'il prenait pour tenir le rythme circadien de 24,6 heures imposé par l'IA pour simuler le futur cycle martien. Ses cheveux, autrefois noirs ébène, une couronne de force, étaient maintenant striés de gris, comme si l'espace lui-même les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ décolorait, aspirant la couleur de la vie pour ne laisser que la cendre. Mais ce n'était pas l'homme que l'équipage voyait. Eux, ils voyaient le Visionnaire. L'Aigle. Le "Baba". L'homme qui avait vendu un empire immobilier couvrant trois continents pour acheter une arche de survie. L'homme qui avait une réponse à tout, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ même à la mort, même au vide, même à l'absence de Dieu. L'homme qui ne doutait jamais, car son doute serait leur perte.

Il ouvrit le robinet (rationnement niveau 2 : un filet d'eau tiède recyclée, traitée aux UV) et s'aspergea le visage. L'eau avait un goût métallique, un goût de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ "déjà bu", un goût de circuit fermé. Il s'en fichait. C'était le goût de la survie. C'était le goût du sacrifice. Il ajusta le col de sa tunique blanche, un vêtement conçu sur mesure par un designer de Lagos pour évoquer à la fois la tradition yoruba royale et le futurisme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ minimaliste d'une caste sacerdotale spatiale. Il devait être impeccable. Même à trois heures du matin. Surtout à trois heures du matin. Car dans un vaisseau de cette taille, avec ses bruits suspects de dilatation thermique et ses ombres mouvantes, il y a toujours quelqu'un qui veille, qui a peur, qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ regarde les étoiles avec terreur, et qui a besoin de voir le Capitaine debout, inébranlable, comme un phare dans la tempête, un point fixe dans le chaos.

Il s'assit devant son bureau, une plaque de verre intelligent flottant au-dessus d'un morceau de bois flotté qu'il avait ramassé sur une plage de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ Ouidah avant le départ. Un talisman. — Enregistrement du Journal de Bord Public, Jour 12, dit-il à voix haute, sa voix changeant instantanément de timbre, perdant sa fatigue pour devenir profonde, rassurante, magnétique, une voix de basse capable de calmer les fauves. L'IA de sa cabine activa l'enregistrement holographique, projetant son visage ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ agrandi dans l'atrium principal pour ceux qui étaient éveillés. — Ici le Capitaine Kouassi. Nous avons franchi cette nuit la Ligne de Kepler. La Terre n'est plus qu'une étoile parmi d'autres derrière nous, un souvenir bleu. Je sais que certains d'entre vous ressentent le vertige de l'arrachement, cette nausée de l'âme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ qui nous prend quand on quitte la maison. C'est normal. C'est la douleur de la naissance. L'enfant crie quand il quitte le ventre, mais il crie pour respirer. Nous ne fuyons pas. Nous ne sommes pas des réfugiés. Nous sommes des pionniers. Nous avançons. Chaque kilomètre nous rapproche de notre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ destin, de notre Terre Promise rouge. Dormez en paix, enfants de la Diaspora. Le vaisseau est fort. La route est claire. Nous veillons.Fin de l'enregistrement.

Il se laissa retomber sur sa chaise en cuir synthétique. Ses épaules s'affaissèrent. Le masque tomba, révélant la grimace de l'atlas portant le ciel. — Statut ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ du vaisseau, demanda-t-il à voix basse, celle du vieil homme fatigué qui voulait juste dormir. — Nominal, répondit Omo, l'IA centrale, avec cette voix douce, légèrement rauque et maternelle qu'il avait mis six mois à programmer, ajustant les fréquences phonétiques pour qu'elle ressemble exactement à celle de sa femme défunte, Adjoa. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ C'était son secret le plus pathétique, sa petite nécromancie numérique. Il vivait avec un fantôme qui gérait la climatisation. — Trajectoire corrigée il y a deux heures. Déviation compensée. Consommation énergétique stable à 98%. Température des serres en légère hausse. — Joue l'enregistrement 404, Omo. S'il te plaît. — Lecture en cours. La voix ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ d'Adjoa, la vraie, remplit la pièce. Un enregistrement vieux d'onze ans, pris sur une plage de Cotonou. "Sètondji, arrête de regarder ton téléphone. Regarde la mer. Elle sera là après nous. Nous ne sommes que des touristes ici." Il ferma les yeux. "Des touristes". — Alerte, fit la voix de l'IA, brisant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ le moment. Rapport de navigation mis à jour. Sètondji rouvrit les yeux. — Quelle déviation ? Je n'ai autorisé aucune correction de trajectoire. — Déviation non standard sur le propulseur auxiliaire 3. Correction effectuée manuellement par l'Officier Scientifique Diop. Motif loggé dans le journal crypté : "Erreur senseur / Calibrage thermique".

Sètondji sourit dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ la pénombre. Un sourire triste, désabusé, presque cynique. Amara et Jaxx. Ses deux enfants terribles. Ils jouaient déjà au chat et à la souris. Jaxx testait les limites de la machine (et les siennes), sabotant probablement un propulseur pour envoyer un message ou juste pour sentir le vaisseau vibrer, et Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ les réparait en râlant, couvrant ses traces. Et ils ne lui disaient rien. Ils le protégeaient. Ou ils l'excluaient. C'était bien. C'était ce qu'il voulait, paradoxalement. Qu'ils s'approprient le vaisseau. Qu'ils arrêtent de le voir comme le "Jouet de Sètondji", et commencent à le voir comme le leur, même s'ils devaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ le casser pour apprendre à le réparer. Il avait besoin qu'ils deviennent une famille. Et les familles, ça se dispute. Ça se ment. Ça se cache des secrets dans les placards. Ça se protège des vérités trop dures. Il savait tout sur les familles. Il en avait détruit une pour en sauver ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ une autre.

Il sortit de sa cabine. Le couloir circulaire était silencieux, baigné d'une lumière ambrée "Cycle Nuit" pour ne pas perturber les rythmes biologiques. La gravité simulée par la rotation centrifuge était plus faible ici, près de l'axe central. Il marchait avec une légèreté bondissante qui ne correspondait pas au ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ poids de plomb qu'il portait sur ses épaules.

II. Le Cimetière des Rêves

Il ne se dirigea pas vers le pont de commandement, ni vers la salle commune où quelques insomniaques jouaient aux cartes en silence. Il descendit d'abord au niveau -2. La "Soute Espoir". C'était une cathédrale de métal et de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ glace, vaste comme un hangar d'avion. Cinq cents caissons cryogéniques alignés en rangs parfaits, baignés dans une lueur bleue apaisante, connectés par des milliers de câbles et de tuyaux qui pulsaient comme des veines. Sètondji marcha dans l'allée centrale, ses pas résonnant doucement sur le grillage métallique. Il se sentait comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ un prêtre dans une nécropole. Il s'arrêta devant le caisson 104. Dr. Adebayo. Un neurologue nigérian de génie, pionnier des interfaces cerveau-machine. Sètondji se rappelait l'avoir rencontré dans un bar de Lagos, sous la pluie. Adebayo était au bout du rouleau, son financement coupé par un gouvernement corrompu. Sètondji lui avait offert ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ non pas de l'argent, mais un but. "Je ne vous offre pas une subvention, Adebayo. Je vous offre un monde où personne ne vous arrêtera." Adebayo dormait, un léger sourire sur les lèvres, rêvant de neurones et de puces. Il s'arrêta devant le caisson 212. Sarah K., une agronome kenyane capable de faire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ pousser du blé dans le désert de sel. Une femme dure, pragmatique. Il avait dû la convaincre en lui montrant les photos satellites de la désertification du Kenya. "La Terre vous rejette, Sarah. Mars a besoin de vous." Il s'arrêta devant le caisson 305. Le petit Malik, 12 ans, prodige des mathématiques, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ orphelin des guerres de l'eau. Sètondji l'avait littéralement acheté à un trafiquant d'enfants pour lui donner une place dans le caisson.

Il les connaissait tous. Les 500. Il avait lu leurs dossiers, interviewé leurs familles, promis la lune à chacun d'eux. Il avait bu le thé avec leurs mères, serré la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ main de leurs pères. Ils dormaient, confiants. Ils pensaient se réveiller dans un monde meilleur, un jardin d'Eden rouge. Ils ne savaient pas que leur capitaine doutait. Ils ne savaient pas qu'ils n'étaient qu'une couverture. Un bouclier humain moral.

Ce mensonge lui brûlait l'estomac comme de l'acide. Il repensa au jour où tout avait basculé. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ Le jour où il avait décidé de devenir un traître à sa propre classe.

Flashback. Lagos, Nigéria. Salle du Conseil d'Administration de Kouassi Holdings. 45ème étage de la Tour Ivoire. Mars 2059.

La salle était climatisée à l'extrême, un microclimat polaire qui contrastait avec la fournaise polluée de Lagos dehors, où le smog ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ jaune léchait les vitres. Douze hommes et femmes en costumes gris de coupe italienne étaient assis autour de la table ovale en acajou. Ses partenaires. Ses actionnaires. Ses amis, pour certains. Des requins avec qui il nageait depuis vingt ans. Sètondji était debout, face à la baie vitrée qui donnait sur l'Atlantique ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ montant. — Je vends tout, dit-il calmement, sans se retourner. Le silence tomba dans la salle. Un silence lourd, épais. — Pardon ? fit le directeur financier, Jean-Luc, manquant de s'étouffer avec son eau minérale des Alpes à 50 dollars la bouteille. Sètondji se retourna. Il avait ce feu dans les yeux, ce feu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ froid qui faisait peur à ses concurrents. — Je vends tout. La division Immobilier. La division Mines de Coltan. Les parts dans les télécoms panafricains. Tout. Je veux des liquidités. Maintenant. D'ici la fin de la semaine. — Mais Sètondji... intervint une actionnaire, une femme élégante nommée Clara. Le marché est instable. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ Si nous liquidons maintenant, nous allons perdre 30% de la valeur ! C'est du suicide financier. Tu vas ruiner la société. — Je ne parle pas de finance, Clara. Je parle de survie. Il jeta une tablette sur la table. Elle glissa et s'arrêta au centre. — Vous n'avez pas lu les rapports ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ climatiques du GIEC ? Les vrais, pas ceux qu'on donne au public. Lagos sera sous l'eau dans dix ans. Vos immeubles de luxe auront les pieds dans l'océan. Vos mines seront inondées. Vos actions vaudront zéro quand la bourse de New York sera sous deux mètres d'eau. — Tu es paranoïaque, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ Sètondji, souffla Jean-Luc. Tu as besoin de repos. C'est le deuil. C'est depuis la mort de Adjoa... Tu ne penses plus droit. — Ne prononce pas son nom, coupa Sètondji, sa voix claquant comme un fouet. Il posa ses mains à plat sur la table, se penchant vers eux. — Je ne suis ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ pas fou. Je suis le seul ici qui a les yeux ouverts. L'Afrique va brûler ou se noyer. Je construis une arche. Je pars. Et je vends cette entreprise pour payer le billet et les matériaux. Vous avez le choix. Vous me suivez, je vous vends vos parts et je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ vous donne une place dans le vaisseau. Ou vous restez ici, vous me rachetez mes parts avec une décote, et vous comptez vos billets en attendant la marée. Ils l'avaient regardé avec un mélange de pitié et de cupidité. Ils pensaient qu'il avait perdu l'esprit. Ils voyaient une opportunité de prendre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ le contrôle de l'empire à bas prix. — Nous prenons tes parts, Sètondji, avait dit Clara doucement. Va construire ton bateau. Ils avaient signé les papiers de vente avec un soulagement évident. Il était sorti de la salle une heure plus tard avec un chèque de 4 milliards de dollars sur un compte ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ sécurisé aux Caïmans, et plus aucun ami. Il était seul. Mais il était libre.

Retour au présent.

Sètondji caressa la vitre du caisson du Dr. Adebayo. — Dors bien, mon ami. J'espère que je ne t'ai pas mené à l'abattoir. J'espère que ma folie te servira.

III. La Descente aux Enfers

Il quitta le niveau ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ -2 et descendit encore. Vers le "Ventre". La zone noire. La zone interdite aux cartes d'accès standards, absente des plans officiels du vaisseau. L'ascenseur central descendit silencieusement vers le niveau -4, passant les ponts de stockage, de recyclage, de maintenance. L'accès était protégé par un scanner rétinien à spectre complet, une analyse vocale ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ et un code génétique. Son code. La porte blindée s'ouvrit avec un chuintement lourd de sas décompressé, libérant un nuage de vapeur. L'air ici était glacial. -20 degrés Celsius. De la vapeur blanche sortait de sa bouche à chaque expiration. Les murs n'étaient pas isolés, le métal était brut. C'était la soute cryogénique ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ secondaire. Le Sanctuaire. Une petite pièce sombre, encombrée de câbles, de serveurs ronronnants et de bonbonnes d'azote liquide de rechange. Il n'y avait qu'un seul caisson au centre. Un modèle prototype, unique, blindé comme un tank, autonome en énergie.

Il s'approcha. Il frissonna, mais pas à cause du froid qui lui piquait la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ peau à travers sa tunique. Il posa sa main nue sur la vitre épaisse du caisson. La brûlure froide était une punition bienvenue, une douleur qui le gardait alerte. Aya. Sa fille. Elle avait l'air de dormir. Elle avait dix ans. Elle aurait toujours dix ans. Sa peau était pâle, presque bleue sous l'éclairage ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ UV de conservation, translucide comme de la porcelaine. Ses tresses noires, ornées de perles colorées, flottaient doucement dans le gel nutritif. Elle portait son pyjama préféré, celui avec les girafes qu'elle aimait tant. La leucémie foudroyante l'avait emportée deux ans avant le départ. C'était la version officielle. Celle qu'il avait dite ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ aux journaux, à ses actionnaires, à l'équipage, même à Amara. "Un deuil qui motive une mission". "Je le fais pour les enfants du futur car j'ai perdu la mienne". Officieusement, Sètondji avait utilisé sa fortune pour... suspendre le temps. Pour tricher avec la mort. Elle n'était pas morte. Pas tout à fait. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ Son cœur s'était arrêté, oui. Son cerveau avait cessé d'émettre des ondes alpha. Mais elle avait été "stabilisée" dans la minute. Mise en stase. En "pause". Une stase illégale, expérimentale, achetée à prix d'or et de sang à des bio-hackers de Shenzhen.

Flashback. Shenzhen, Chine. Sous-sol d'une clinique vétérinaire désaffectée, quartier industriel. Janvier ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ 2046.

L'odeur. Sètondji se souviendrait toujours de l'odeur. Un mélange écœurant de formol, de nouilles frites, de tabac froid et d'ozone. Il était seul. Il avait laissé ses gardes du corps à l'hôtel. C'était trop dangereux, trop compromettant. Si la police chinoise ou Interpol le trouvait ici, c'était la fin. En face de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ lui, le Dr. Wu. Un petit homme nerveux, aux lunettes sales, qui fumait cigarette sur cigarette, empestant la pièce. — C'est très risqué, Monsieur Kouassi, disait Wu en tapotant sur un clavier crasseux connecté à une machine qui ressemblait à un moteur de fusée. La technologie Lazarus n'est pas approuvée par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ l'OMS. Elle est interdite par la Convention de Genève sur l'éthique biologique. C'est considéré comme de la nécromancie technologique. Sur les singes, nous avons un taux de réussite de 40% au réveil. Les autres... ils se réveillent, mais leur cerveau est... bouillie. — Et sur les humains ? demanda Sètondji, sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ voix tremblante. — Nous n'avons jamais essayé. Officiellement. — Et officieusement ? Wu sourit, montrant des dents jaunes. — Officieusement... disons que certains oligarques russes sont très impatients de voir le futur et paient très bien pour ne pas mourir. — Elle a dix ans, dit Sètondji, se retenant de hurler. Elle a encore trois ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ semaines à vivre selon les médecins de Genève. Ils disent qu'il n'y a plus rien à faire. — Si nous la mettons en stase maintenant, nous gelons la maladie, expliqua Wu, devenant sérieux. Nous arrêtons l'horloge cellulaire. Nous figeons l'instant. Mais nous ne la guérissons pas. Si vous la réveillez sans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ remède... elle mourra en trois jours. La stase ne soigne pas, elle diffère le jugement. — Je trouverai un remède, dit Sètondji avec une ferveur qui surprit même le médecin cynique. Je construirai un monde entier pour trouver ce remède. J'irai chercher des molécules qui n'existent pas sur Terre. Je changerai ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ les lois de la biologie s'il le faut. — Vous êtes fou, dit Wu avec admiration. Ou désespéré. Ou un père. C'est 50 millions de dollars. En Bitcoin. Non retraçable. Et vous emportez le caisson ce soir. Si ça foire, je ne vous connais pas. Si elle fond, ce n'est pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ mon problème. — Marché conclu.

Retour au présent.

— Je t'ai promis, Aya, murmura-t-il, ses lèvres frôlant la vitre froide. Je t'ai promis que je te réveillerais au paradis. Je t'ai promis les sables rouges et les villes de verre. La buée de son souffle se condensa sur la vitre, voilant le visage de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ l'enfant. Il l'essuya d'un revers de manche, paniqué à l'idée de la perdre de vue même une seconde. Il la regarda. Elle était la raison. La seule raison. Pas l'humanité. Il se fichait de l'humanité, cette espèce suicidaire qui avait brûlé son propre berceau, qui avait tué les océans et empoisonné le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ ciel. Pas l'Afrique. Même s'il aimait son continent, la terre de ses ancêtres, il savait que le sauver était une utopie politique vouée à l'échec. Pas Mars. Mars n'était qu'un hôpital stérile, une zone de quarantaine. Elle. Il avait construit ce vaisseau pour elle. Il avait volé, menti, corrompu, tué (indirectement en privant d'autres ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ projets de fonds) pour elle. Parce que sur Terre, il n'y avait pas de remède. La médecine terrestre stagnait, étouffée par les brevets, les profits et les régulations éthiques. Mais sur Mars... avec la faible gravité, avec les nouvelles technologies génétiques radicales que Makena développait (sans le savoir) pour ses plantes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ mutantes, avec l'absence de lois restrictives... peut-être. C'était un pari fou. Un pari de père égoïste. Il emmenait 500 personnes et l'espoir d'une civilisation entière en enfer, juste pour avoir une chance infinitésimale, peut-être une sur un million, de sauver sa petite fille.

— Je suis un monstre, Aya, dit-il, les larmes lui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ montant aux yeux gelés. Un monstre qui se déguise en saint. Je suis le Joueur de Flûte de Hamelin. Je les emmène tous dans la montagne pour les perdre, juste pour te sauver toi. Il s'assit par terre, le dos contre le caisson, recroquevillé comme un enfant. Le froid traversait sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ tunique, mordait sa chair, mais il s'en fichait. C'était sa pénitence. Le seul moment où il pouvait enlever le masque et être juste Sètondji, le père qui avait échoué.

IV. La Confrontation Verte

Soudain, une alarme résonna. Pas une alarme générale stridente. Son communicateur personnel, vibrant contre son poignet comme un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ insecte paniqué. Il sursauta, tiré de sa transe morbide. — Capitaine, fit la voix de Jaxx, grésillante, tendue, sur fond de bruit métallique. On a un problème sur le secteur 7. Une fluctuation d'énergie massive. Ça vient de la serre. C'est en train de pomper le jus.

Sètondji se leva d'un bond, chassant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ ses fantômes, réajustant son masque de prophète en une seconde. Il essuya ses yeux, lissa sa tunique, redressa le dos. Le père disparut. Le Capitaine revint. — J'arrive, dit-il d'une voix ferme. Situation ? — Makena a... fait quelque chose. Les lampes UV clignotent en rythme, comme une discothèque stroboscopique. C'est le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ bordel dans le réseau électrique secondaire. Amara est en train de pèter un câble, elle dit que ça draine la puissance du bouclier anti-radiations. Si on perd le bouclier maintenant, on cuit.

Sètondji quitta le Sanctuaire. Il verrouilla la porte avec soin, vérifiant le témoin vert trois fois. Personne ne devait savoir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ pour Aya. Pas encore. Jamais, si possible. Si Amara, avec sa logique implacable, savait qu'ils transportaient un "cadavre" (selon sa définition clinique stricte) en utilisant 5% de l'énergie critique du vaisseau pour la maintenir en état de stase précaire, elle ferait le calcul. Elle calculerait le ratio coût/bénéfice pour la survie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ du groupe. Elle débrancherait la prise. Pour "le bien commun". Pour sauver les 500 autres. Et elle aurait raison. Sètondji ne pouvait pas prendre le risque. Il était seul gardien de ce tombeau.

Il remonta vers la lumière. Vers la chaleur. Il arriva devant la serre. La porte était ouverte. Une lumière verte ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ pulsante, organique, inondait le couloir, accompagnée d'un bourdonnement électrique inquiétant, comme un essaim d'abeilles géantes. À l'intérieur, c'était la jungle. En quelques semaines, les plants de maïs, de manioc et d'igname modifiés avaient poussé de manière explosive, envahissant les passerelles, grimpant le long des conduites d'eau, étouffant les capteurs. L'air était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ saturé d'humidité et d'oxygène, presque enivrant.

Mais ce n'était pas le plus étrange. Makena flottait au centre de la pièce, en apesanteur, les bras écartés comme une divinité païenne. Elle chantait une mélodie basse, gutturale, dans une langue qu'il ne reconnaissait pas, peut-être du Xhosa mélangé à des fréquences harmoniques. Et les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ plantes... bougeaient. Elles s'orientaient vers elle, leurs feuilles frémissant, comme des héliotropes vers un soleil noir.

Amara était là, rouge de colère, sa tablette brandie comme une arme. — Arrête ça ! Tu draines 15% du réacteur ! Le bouclier est en train de faiblir ! On va se prendre une éruption ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ solaire en pleine face ! C'est de la folie ! Jaxx était là aussi, un extincteur cryogénique à la main, prêt à tout geler. — Elle n'écoute rien, Cap. Elle est en transe ou un truc du genre. Je givre tout ? Je coupe les racines ?

Sètondji entra. Son aura changea instantanément ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ l'atmosphère de la pièce. Il projeta sa voix, non pas pour crier, mais pour couvrir le chant. — Baissez vos armes. Le silence retomba, sauf le bourdonnement des plantes. — Mais Sètondji ! hurla Amara, se tournant vers lui. Regarde ! C'est aberrant ! Ces plantes consomment de l'électricité directement par les feuilles ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ ! C'est biologiquement impossible ! Elle a créé des monstres ! — Ce ne sont pas des monstres, Amara. Ce sont des adaptateurs. Sètondji s'approcha de Makena, nageant dans l'air saturé de pollen. Il n'avait pas peur. Il savait comment parler aux croyants. — Makena, dit-il doucement, mais avec fermeté. La botaniste ouvrit les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ yeux. Ils étaient complètement noirs, dilatés, sans blanc visible. — Ils ont faim, Sètondji, dit-elle d'une voix qui semblait venir de partout à la fois, une voix multiple. Ils ont faim de lumière. Ils sentent le soleil dehors. Ils veulent boire. — Je sais. Ils sont vivants. Mais tu dois partager. Si ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ tu manges tout, le vaisseau meurt. Et tes enfants meurent avec lui. Tu es une mère, Makena. Une mère ne tue pas la maison qui abrite ses petits. Makena sembla redescendre sur terre. La lumière verte diminua d'intensité. Les plantes cessèrent de vibrer. Ses yeux redevinrent normaux, bruns et fatigués. Elle retomba ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ doucement sur le sol magnétique, ses pieds nus touchant le métal. Elle pleurait. — Je... je suis désolée. Je ne contrôlais pas... C'était trop fort. La vie... la vie ici est trop forte. Amara s'avança, furieuse, mais moins agressive. — Tu ne contrôlais pas ? Tu as failli nous irradier ! Qu'est-ce que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ tu as fait à ces plantes ? Quel genre de mutagène as-tu utilisé ? — Je ne les ai pas mutées, murmura Makena. Je les ai... écoutées. Je les ai réveillées.

Sètondji s'interposa entre elles. Il posa une main sur l'épaule d'Amara, l'autre sur celle de Makena. — Assez. Amara, vérifie le bouclier ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ et recalibre la distribution d'énergie. Jaxx, stabilise le réseau et installe des limiteurs de puissance sur la serre. Makena... viens avec moi. Nous devons parler de tes "enfants" et des règles de cohabitation.

Il les regarda tous les trois. La Scientifique rigide, le Guerrier destructeur, la Chamane incontrôlable. Ils étaient terrifiés. Ils ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ étaient puissants. Ils étaient dangereux. Ils étaient magnifiques. Et lui, il était leur berger. Un berger qui menait son troupeau vers un précipice, en espérant qu'ils apprendraient à voler avant de toucher le fond. Il devait maintenir l'équilibre. Science, Violence, Mystique. Il était le point de pivot.

Il guida Makena vers la sortie, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ doucement. — Tout va bien, dit-il. Nous apprenons. Le vaisseau s'adapte à nous, et nous à lui. C'était un mensonge. Encore un. Le vaisseau était une machine fragile qui était en train de subir une infection biologique majeure. Mais c'était ce qu'ils avaient besoin d'entendre. Il était le Capitaine. Son devoir était de mentir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌​​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​ jusqu'à ce que le mensonge devienne la vérité. Ou jusqu'à ce qu'ils meurent tous.

(Fin du Chapitre 10)