L'Alliance des Parias
I. Le Réveil de l'Ours (Volkov)
Yuri Volkov n'était pas mort. Bien au contraire. Il n'avait jamais été aussi vivant depuis la Sibérie.
Il était assis sur la carcasse de son réacteur nucléaire, une bouteille de vodka "maison" (distillée à partir de pommes de terre martiennes et de liquide de refroidissement filtré) à la main.
Devant lui, un enchevêtrement de câbles, d'écrans cathodiques récupérés et de paraboles satellitaires pointait vers le Nyame Dua.
— Alors, ils s'entretuent, grommela-t-il en russe.
Sur ses écrans granuleux, il voyait les signatures thermiques de la Serre Oméga. Le pic de chaleur de l'attaque de Lacroix. Puis le froid soudain de "l'absorption".
Il avait vu des choses similaires dans les laboratoires secrets de l'Oural, trente ans plus tôt. Des expériences sur la biomasse psychique. Ça finissait toujours mal.
— Toc. Toc. Toc.
Quelqu'un frappait à la porte de son sas étanche (une plaque de blindage soudée à la roche).
Volkov attrapa son fusil à pompe "Saigneur", un monstre calibre 12 qu'il avait fabriqué lui-même.
— Qui est là ? Si c'est un Bleu, je tire. Si c'est une Plante, je brûle.
— C'est ni l'un ni l'autre, camarade ! répondit une voix enjouée. C'est le service de livraison !
Volkov fronça les sourcils. Il connaissait cette voix.
Il actionna le vérin hydraulique. La porte s'ouvrit dans un grincement d'enfer.
Thabo "Shaka" Nkosi se tenait là, souriant de toutes ses dents blanches dans son visage couvert de suie. Il portait un sac à dos énorme et... une cage à poules ?
— Thabo, dit Volkov en baissant son arme (mais pas trop). Tu es vivant. Je te croyais transformé en engrais.
— L'herbe ne pousse pas sur le béton, Yuri. Et je suis trop dur à mâcher.
Thabo entra sans attendre l'invitation, posant sa cage. À l'intérieur, deux vraies poules caquetaient, paniquées.
— J'ai sauvé les filles, dit Thabo. Le Colonel Sanders et Beyoncé. La dernière source de protéines non-végétales du vaisseau.
Il sortit aussi une bouteille de whisky de son sac. Une vraie. Étiquette dorée.
— Cadeau de Tundé Kouassi. Enfin, il ne sait pas qu'il me l'a donnée.
Volkov regarda le whisky, puis les poules, puis Thabo.
— Pourquoi tu es là, gamin ?
Le sourire de Thabo s'effaça un instant.
— Parce que c'est la merde là-haut, Yuri. Tundé a perdu la boule, il parle aux miroirs. Amara a mangé l'Amiral. Lacroix est mort. Et Jaxx... Jaxx a besoin d'armes.
— Jaxx est un idéaliste. Il croit qu'on peut gagner avec des discours et des bâtons.
— Jaxx est prêt à écouter. Il est à cinq minutes d'ici.
Volkov éclata de rire. Un rire tonitruant qui fit trembler la tôle.
— Tu m'as amené un chef de guerre ? Dans ma tanière ?
— Je t'ai amené des clients, Yuri. Tu es le seul qui sait comment transformer cette épave en forteresse. On ne veut pas de magie. On ne veut pas de politique. On veut du plomb.
Volkov caressa la crosse de son fusil.
— Du plomb, je peux faire.
Il fit un geste vers le fond de la grotte, où reposaient des caisses marquées du symbole radioactif.
— Faites entrer le Spartiate. On va discuter.
II. Le Marché (Volkov & Jaxx)
Jaxx entra. Il boitait. Son bras gauche était en écharpe. Il avait l'air de n'avoir pas dormi depuis une semaine.
Il regarda l'installation de Volkov : le chaos organisé, les générateurs qui ronronnaient, l'odeur d'huile et d'ozone.
— Joli trou, dit Jaxx.
— C'est un palais, comparé à votre cercueil volant, répondit Volkov en versant trois verres.
Ils burent cul-sec. C'était la tradition.
— Thabo dit que tu peux nous aider, dit Jaxx, allant droit au but.
— Thabo parle trop. Mais il a parfois raison. J'ai écouté vos communications. Vous êtes coincés. Amara contrôle la bio, Tundé contrôle la tech. Il vous reste quoi ?
— La mécanique, dit Jaxx. Les vieux systèmes. L'hydraulique. La vapeur. Tout ce qui n'a pas de puce électronique et pas d'ADN.
Volkov sourit. Il aimait ça.
— La technologie "Dumb". Intelligente.
Il déplia un plan sur sa table.
— Tundé a une faiblesse. Il respire. Ses filtres à air sont connectés au système central, que Nyla a verrouillé. Mais...
Volkov pointa un conduit rouge sur le plan.
— ... ce vieux tuyau d'évacuation thermique passe par mon secteur. C'est une relique du premier module d'atterrissage. Il n'est sur aucun plan numérique.
— Tu veux dire qu'on peut entrer dans le QG par les toilettes ? demanda Thabo.
— Par l'échangeur thermique, idiot. Mais oui. C'est chaud (80 degrés), c'est étroit, mais ça débouche direct sous le bureau de Tundé.
Jaxx étudia le plan.
— Et pour Amara ? On ne peut pas juste l'ignorer. Elle s'étend. Ses racines ont déjà percé le niveau -6.
Volkov se renfrogna.
— La Sorcière... J'ai vu ce qu'elle a fait à Lacroix. Elle absorbe l'information. Si on l'attaque, elle apprend. Si on la brûle, elle s'adapte.
— Alors on fait quoi ?
— On ne l'attaque pas. On l'isole. J'ai des barres de contrôle en cadmium. De mon réacteur. Les radiations bloquent la croissance cellulaire. Si on entoure la Serre avec ça... on crée une cage de Faraday biologique. Elle ne pourra plus "entendre" le reste du vaisseau.
Jaxx siffla admiratif.
— On coupe le Wi-Fi de la Reine.
— Exactement. Mais il faut poser les barres manuellement. À la lisière de la forêt. C'est une mission suicide.
— J'ai des gars pour ça, dit Jaxx. Des mineurs qui n'ont plus rien à perdre.
— Il y a autre chose, intervint Thabo.
Il sortit une photo froissée de sa poche. La photo de Makena et Li Wei.
— Tundé met une prime sur eux. "Morts ou vifs". Surtout l'enfant.
Volkov plissa les yeux.
— Un enfant ? Ici ?
— L'Héritier, dit Thabo. Le premier né de Mars. Tundé pense qu'il est la clé pour contrôler Amara. Amara pense qu'il est son successeur.
— Et les parents ?
— Ils fuient. Ils sont quelque part dans les mines.
Volkov se leva. Il remit son casque de soudeur.
— Alors le plan change. On ne va pas chercher Tundé. On va chercher le bébé. Parce que celui qui a le bébé tient les couilles des deux autres camps.
III. Les Naufragés (Li Wei & Makena)
Li Wei ne savait pas qu'il était devenu l'objet le plus précieux du système solaire. Il savait juste qu'il avait froid et que Makena avait faim.
Ils avançaient dans une galerie de cristaux de gypse. C'était beau, féerique, et mortel. Les arêtes des cristaux étaient tranchantes comme des rasoirs.
— Encore un peu, chuchota-t-il. Il y a une poche d'eau chaude plus loin. Les scanns l'indiquent.
Makena marchait comme une automate. Elle tenait son ventre à deux mains. Depuis l'attaque psychique d'Amara, elle s'était fermée. Elle ne parlait plus. Elle construisait son "mur".
Soudain, Li Wei s'arrêta.
Devant eux, la galerie débouchait sur une immense caverne naturelle.
Et au centre de la caverne, il y avait de la lumière.
Pas des lampes industrielles. Des feux de camp.
Une cinquantaine de personnes vivaient là. Des tentes en toile de parachute. Des enfants qui jouaient avec des cailloux. Des femmes qui faisaient cuire une soupe qui sentait le champignon.
C'était une tribu. Une tribu oubliée.
— Qui sont-ils ? demanda Makena, retrouvant sa voix.
Li Wei scanna les visages. Il reconnut des uniformes en lambeaux. Des logos effacés.
— Les "Disparus", réalisa-t-il. Les colons qu'on a cru morts dans l'effondrement du Secteur 7 il y a deux ans.
Ils n'étaient pas morts. Ils avaient survécu. Ils avaient créé leur propre micro-société, loin de Sètondji, loin des règles.
Un homme s'approcha d'eux. Il portait une peau de bête (synthétique ?) et une lance faite d'un tube d'acier aiguisé.
— Halte, dit-il dans un mélange de français, de swahili et de russe. Zone Libre. Pas de politique ici.
Li Wei leva les mains.
— Nous ne sommes pas des politiques. Nous sommes des réfugiés. Et elle est enceinte.
L'homme regarda le ventre de Makena. Son visage dur s'adoucit.
— Enceinte ? Vrai bébé ?
Il se tourna vers le camp.
— OYE ! UNE MÈRE !
La caverne s'anima. Les gens accoururent. Ils touchaient Makena comme une sainte. Ils lui offraient de l'eau, des couvertures.
Pour eux, qui vivaient dans l'ombre depuis deux ans, la vie était un miracle.
On les installa près du grand feu (alimenté par des briques de tourbe et de déchets séchés). Une vieille femme, qui ressemblait étrangement à Zewdi, s'occupa de Makena.
— Tu es en sécurité ici, petite, dit-elle. Les esprits de la mine nous protègent.
Li Wei resta en retrait, son arme toujours à portée de main. Il observait.
Ces gens avaient muté. Leurs yeux étaient plus grands, adaptés à l'obscurité. Leur peau était grise, comme la roche. Ils n'avaient pas attendu Amara pour évoluer. Ils l'avaient fait naturellement.
— Tu es le père ? demanda l'homme à la lance, s'asseyant près de Li Wei.
— Oui.
— Tu as de bons gènes. Guerrier ?
— Jardinier.
L'homme rit.
— Ici, jardinier est guerrier. Faire pousser la vie dans la pierre, c'est le plus grand combat.
Li Wei se détendit un peu. Pour la première fois depuis des jours, il sentit qu'il n'était pas seul.
Mais son instinct le démangeait.
Si ces "Oubliés" avaient survécu ici... pourquoi Volkov ne les avait-il jamais mentionnés ?
Il regarda l'homme.
— Vous connaissez un Russe ? Un fou avec un réacteur ?
L'homme cracha dans le feu.
— Le Démon de Fer ? Oui. On le connaît. On ne va pas chez lui. Il tire d'abord.
— Il faut que je lui parle, dit Li Wei.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il a les moyens de protéger ma femme et mon fils. Vos lances ne suffiront pas contre ce qui arrive.
L'homme regarda le plafond de la grotte.
— La Sorcière Verte ?
— Et le Roi Gris (Tundé).
L'homme soupira.
— Le Démon de Fer est au Nord. Deux jours de marche. Mais si tu y vas, tu ne reviendras peut-être pas.
Li Wei regarda Makena qui dormait enfin, entourée de bienveillance.
— Je reviendrai, dit-il.
Il se leva.
— Gardez-la en vie.
Il s'enfonça dans l'obscurité, laissant le seul havre de paix qu'il ait trouvé, pour aller pactiser avec le diable.
IV. Le Choc des Rois (Volkov vs Li Wei)
Li Wei n'avait pas marché deux jours. Il avait couru. Il avait utilisé ses implants de jambes (Héritage de ses années dans les triades de Shenzhen, un secret qu'il gardait bien) pour couvrir la distance en six heures.
Il arriva devant le sas de Volkov, épuisé mais lucide.
Il ne frappa pas. Il pirata le verrou électronique avec une dérivation qu'il avait préparée.
La porte s'ouvrit.
Volkov l'attendait, assis dans son fauteuil, son fusil braqué sur l'entrée. Jaxx et Thabo étaient là aussi, armes levées.
— Tu es rapide, le Chinois, dit Volkov. Et impoli.
Li Wei leva les mains.
— J'ai une proposition.
— Encore une ? soupira Volkov. C'est le jour des soldes ou quoi ?
— Je sais où est Makena. Je sais que vous la cherchez (il avait vu le drone espion de Thabo le suivre une partie du chemin).
Jaxx s'avança.
— Elle va bien ?
— Elle est en sécurité. Avec les Oubliés du Secteur 7.
— Les Oubliés ? répéta Thabo. C'est une légende !
— Ils sont très réels. Et ils sont armés.
Li Wei regarda Volkov dans les yeux.
— Vous voulez l'enfant comme monnaie d'échange. Je le sais.
— C'est une assurance-vie, corrigea Volkov.
— Je vous donne l'enfant, dit Li Wei.
Jaxx sursauta.
— Quoi ? Tu vends ton propre fils ?
— Non. Je vous donne l'idée de l'enfant.
Li Wei sortit une puce de sa poche.
— J'ai enregistré les battements de cœur du bébé. Et sa signature thermique. Tundé veut une preuve ? On lui donnera une preuve. On la dupliquera. On lui fera croire que l'enfant est partout. Dans les soutes, dans les réacteurs, dans son propre lit.
Un sourire lent se dessina sur le visage de Volkov.
— Un leurre fantôme. Guerre asymétrique. J'aime ça.
— En échange, continua Li Wei. Vous aidez Makena à accoucher. Ici. Dans votre bunker plombé. À l'abri des ondes d'Amara.
— C'est risqué, dit Volkov. Si Amara sent qu'on cache l'Héritier... elle va envoyer la forêt ici.
— C'est pour ça qu'on a besoin de vos barres de cadmium, dit Li Wei en regardant les plans sur la table.
Volkov baissa son fusil.
— Le Jardinier a des couilles, dit-il à Jaxx.
Il tendit une bouteille de vodka à Li Wei.
— Marché conclu. Bienvenue dans l'Alliance des Parias.
V. La Ceinture de Feu (Jaxx, Thabo & Li Wei)
Le niveau -6 était devenu une jungle.
Ce n'était pas la belle forêt luxuriante du dôme. C'était une zone de guerre biologique. Les murs suintaient une sève noire. Des champignons luminescents poussaient sur les cadavres oubliés des premiers combats.
Jaxx, Thabo et Li Wei avançaient, chargés comme des mulets. Chacun portait deux barres de cadmium dans des étuis en plomb. C'était lourd (30 kg par barre), c'était chaud, et si un étui se fissurait, ils mourraient de leucémie en une semaine.
Mais leur principal problème n'était pas la radiation.
— Mouvement à trois heures, chuchota Li Wei dans le comlink.
Une liane épaisse comme un bras humain serpentait au plafond, cherchant une proie. Elle avait des épines recourbées, prêtes à agripper.
— Ne tirez pas, ordonna Jaxx. Le bruit les attire.
Thabo sortit une de ses "poules" de son sac. C'était un drone sphérique, bricolé avec des pales de ventilateur et un haut-parleur.
Il l'activa. Le drone s'envola en bourdonnant, émettant le son pré-enregistré d'un homme qui respire fort.
La liane se tendit, puis frappa. CLAC. Elle attrapa le drone, l'écrasant en une seconde.
— Courez !
Ils profitèrent de la diversion pour sprinter vers le point Alpha. C'était une boîte de dérivation électrique principale, juste à la limite de la zone d'influence d'Amara.
— Placez la première barre ici ! hurla Volkov dans leurs oreillettes. Soudez-la au châssis !
Li Wei posa la barre. Jaxx sortit un chalumeau plasma.
L'air sentait l'ozone et la pourriture.
Soudain, le sol trembla.
— On a énervé la Reine, dit Thabo en rechargeant son fusil à pompe.
Des fissures s'ouvrirent dans le couloir. Des racines sortirent, rapides comme des serpents.
— Couvrez-moi ! cria Jaxx en continuant à souder.
Li Wei sortit ses deux lames courtes. Il ne tirait pas. Il dansait. Il esquivait les racines, tranchant net les extrémités sensitives. Sève verte contre acier trempé.
Thabo, lui, tirait. Des cartouches incendiaires.
— Prends ça, salade !
Le feu repoussait les racines, mais elles revenaient, plus nombreuses.
— Soudure à 80% !
Une racine attrapa la cheville de Thabo. Il tomba lourdement.
— Merde ! Elle me tient !
Li Wei fit une pirouette, passant par-dessus Jaxx, et planta sa lame dans la racine. Elle se rétracta avec un sifflement de vapeur.
— Terminé ! hurla Jaxx.
Il activa la barre de cadmium.
Un bourdonnement sourd, presque inaudible, emplit l'air. Les radiations ionisantes inondèrent la zone.
L'effet fut immédiat. Les racines se figèrent. Elles devinrent grises, friables. La croissance cellulaire était stoppée net.
Amara venait de se prendre un mur invisible.
— Ça marche ! cria Thabo.
— Ne célébrez pas trop vit, grésilla la voix de Volkov. Vous avez encore sept barres à poser. Et maintenant, elle sait où vous êtes.
VI. Le Duel des Renards (Volkov & Nyla)
Dans son bunker, Volkov transpirait. Il pianotait sur trois claviers à la fois.
Il ne gérait pas seulement l'équipe au sol. Il menait une autre bataille.
Quelqu'un essayait d'entrer dans son système.
Ce n'était pas une force brute. C'était une intrusion élégante, fluide. Comme de l'eau qui s'infiltre.
— Bonjour, petite souris, murmura Volkov.
Un visage apparut sur son écran central. Pixellisé, mais reconnaissable.
Nyla Osei.
— Bonjour, Yuri, dit-elle. Je vois que vous avez redécoré.
— Nyla. La traîtresse préférée de tout le monde. Tundé te paie bien ?
— Il me paie en survie. Ce qui est plus que ce que Sètondji peut offrir.
Nyla tapa une commande. Les écrans de Volkov virèrent au rouge.
— Je sais ce que vous faites avec le cadmium. C'est malin. Mais ça ne tiendra pas. Amara trouvera un moyen de contourner.
— Peut-être. En attendant, elle a mal aux dents.
Volkov lança un contre-virus "Matriochka" (un virus qui en cache un autre, qui en cache un autre...).
— Pourquoi tu m'appelles, Nyla ?
— Pour te proposer un deal.
Volkov s'arrêta de taper.
— Livre-moi le Chinois et la fille. Et je te donne les codes de désactivation des drones de Tundé.
— Intéressant. Tu trahis ton patron ?
— Tundé est instable. Il parle à des fantômes. Il veut gazer le vaisseau. Je suis pragmatique, Yuri. Comme toi. Si Tundé craque, on meurt tous.
Volkov réfléchit. Nyla avait raison. Tundé était dangereux. Mais Nyla l'était encore plus.
— Et l'enfant ? demanda Volkov.
— Quoi ?
Volkov sourit. Elle ne savait pas. Thabo avait bien gardé le secret.
— Rien. Juste une rumeur.
— Écoute, Yuri. Le Nyame Dua est fini. La seule issue, c'est le Shangô. Je prépare le vaisseau de secours. Si tu me donnes Makena (pour ses connaissances en botanique), je te garde une place.
Une place sur le canot de sauvetage. L'offre ultime.
Volkov regarda autour de lui. Ses réacteurs. Ses bouteilles de vodka. Ses amis parias qui risquaient leur vie dehors.
— Tu sais, Nyla... En Russie, on a un proverbe. "Mieux vaut mourir avec des loups que vivre avec des chiens."
Il appuya sur Entrée.
Son virus Matriochka s'activa. Il ne détruisit pas le système de Nyla. Il fit pire. Il envoya une copie de leur conversation directement sur le terminal personnel de Tundé.
Le visage de Nyla se décomposa sur l'écran.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
— J'ai mis le feu à ta maison. Maintenant, tu n'as plus le choix. Soit tu coules avec Tundé, soit tu nous rejoins vraiment.
Il coupa la connexion.
— Échec et mat, salope.
VII. Le Conduit et l'Œuf (Li Wei)
Le niveau -6 était sécurisé (temporairement). Il restait la partie la plus délicate du plan.
L'infiltration du QG de Tundé.
Li Wei était seul pour cette partie. Il était le seul assez mince et assez souple pour entrer dans l'échangeur thermique.
Il rampa dans le tuyau d'acier. La chaleur était suffocante. 60 degrés. Sa combinaison thermique régulait à peine.
Il avait la puce-leurre dans sa main.
Il devait atteindre la boîte de jonction située juste sous le bureau de Tundé.
Il avança, centimètre par centimètre. Il entendait les conversations au-dessus de lui. Des bruits de pas lourds.
Soudain, une voix. Celle de Tundé.
— ... Nyla ? Expliquez-moi cet enregistrement.
Li Wei se figea. Le coup de Volkov avait fonctionné. Tundé et Nyla étaient en train de s'expliquer. C'était le moment idéal.
Il atteignit la boîte de jonction. Il dévissa la plaque.
Il connecta la puce.
Bip.
Le système de surveillance du vaisseau venait de détecter une nouvelle signature biologique. Une signature minuscule, rapide, battant à 140 pulsations par minute.
Un cœur de bébé.
Mais pas ici.
La puce projeta ce signal à douze endroits différents du vaisseau en même temps. Dans la Serre. Dans les Réacteurs. Dans les dortoirs.
Sur les écrans de Tundé, ce ne serait pas un point rouge. Ce serait une invasion de points rouges.
L'Héritier était partout.
Li Wei referma la plaque.
Il sourit dans le noir.
— Attrape-nous si tu peux.
Il commença à reculer.
Mission accomplie. Makena était protégée par le chaos.
VIII. La Rage de la Reine (Amara)
Amara sentit le mur avant de le voir.
C'était une sensation qu'elle avait oubliée depuis sa transformation : la limitation. Depuis des jours, elle s'étendait librement, explorant chaque recoin du vaisseau, buvant l'eau des condensateurs, écoutant les rêves des dormeurs. Elle était infinie.
Et soudain... clac.
Une brûlure froide.
Elle envoya une impulsion vers le Secteur Sud. Ses racines heurtèrent une barrière invisible. Les radiations du cadmium déchiraient son ADN végétal, stoppant la division cellulaire.
— Qui ose ? gronda la Ruche.
Amara se connecta aux capteurs visuels d'une fleur située près de la zone de blocage.
Elle vit l'œuvre des hommes. Les barres de métal soudées. Les traces de pas.
Et une signature thermique familière.
Volkov.
Le vieux Russe. L'homme qui aimait les atomes plus que la vie.
Elle aurait dû le tuer il y a longtemps.
Amara essaya de contourner. Elle envoya ses racines vers le plafond. Bloqué. Vers le sol. Bloqué.
Ils l'avaient encerclée. Ils l'avaient mise en cage comme un animal sauvage.
Une rage froide l'envahit. Pas la rage chaude des humains, faite d'adrénaline. La rage lente et implacable des glaciers.
— Ils croient que le métal peut arrêter l'esprit ? dit-elle à voix haute dans la Serre vide.
Elle ferma les yeux.
Si elle ne pouvait pas passer à travers les murs, elle passerait à travers les rêves.
Les radiations arrêtaient la matière. Pas la pensée.
Elle chercha les esprits faibles. Ceux qui dormaient près de la zone de radiation. Les gardes de Volkov. Les mineurs fatigués.
Elle glissa dans leur sommeil. Elle planta des graines de cauchemar.
Des fleurs qui poussent dans les poumons. Des racines qui sortent des yeux.
Bientôt, ils se réveilleraient en hurlant. Bientôt, ils ouvriraient la cage eux-mêmes pour faire cesser la terreur.
— Bonne nuit, Yuri, chuchota Amara. Dors bien.
IX. Le Tribunal de l'Ombre (Tundé & Nyla)
Le bureau de Tundé ressemblait à une zone de guerre. Il avait renversé son bureau en verre. Des dossiers papiers (symboles de son autorité bureaucratique) jonchaient le sol.
Nyla se tenait debout, droite, les mains dans le dos. Deux gardes de la Coalition la braquaient.
Tundé tenait une tablette. L'enregistrement de la conversation avec Volkov tournait en boucle.
— "Je prépare le vaisseau de secours... Si tu me donnes Makena, je te garde une place."
Tundé arrêta l'audio.
Il s'approcha de Nyla. Il sentait la sueur et la peur sur lui. Nyla, elle, sentait le parfum de synthèse et le sang-froid.
— Expliquez-moi, dit-il doucement.
— C'était un test, dit Nyla sans ciller. Je testais la loyauté de Volkov. Je voulais voir s'il conspirait contre vous.
— En lui proposant de me laisser crever ici ?
— C'est la base de l'infiltration, Tundé. Il faut dire ce que l'ennemi veut entendre pour le faire parler. Et regardez le résultat : il a avoué. Il a avoué qu'il protège Makena. Il a avoué qu'il a l'enfant.
Tundé éclata de rire. Un rire hystérique.
— L'enfant ? Quel enfant ? Regardez les écrans !
Il fit un geste vers le mur d'écrans. Douze points rouges clignotaient à des endroits différents du vaisseau.
— Il y a douze enfants, Nyla ! Douze ! C'est une invasion de bébés fantômes ! Volkov se fout de nous ! Et vous... vous jouez double jeu.
Il sortit son pistolet.
— Donnez-moi une seule raison de ne pas vous mettre une balle dans la tête et de gérer ça tout seul.
Nyla regarda l'arme. Puis elle regarda Tundé dans les yeux.
— Parce que vous ne savez pas piloter le Shangô.
Le silence tomba. Lourd.
— Les pilotes sont morts, Tundé. Lacroix est mort. Il ne reste que moi qui connais les codes de lancement et la trajectoire de retour vers la Terre. Si vous me tuez, vous mourez sur ce caillou. Avec ou sans l'enfant.
Tundé baissa son arme, tremblant de rage. Elle avait raison. Il était prisonnier de sa propre incompétence technique.
— Vous êtes consignée dans vos quartiers, cracha-t-il. Gardes ! Emmenez-la. Si elle touche à un ordinateur, coupez-lui les doigts.
Les gardes empoignèrent Nyla.
Avant de sortir, elle se retourna.
— Une dernière chose, Directeur. Volkov a raison sur un point. La maison brûle. Il serait temps d'arrêter de chercher les coupables et de commencer à chercher la sortie.
La porte se referma.
Tundé resta seul. Il regarda les douze points rouges qui clignotaient.
Il se sentait observé. Par les écrans. Par les plantes. Par le fantôme de Lacroix.
Il ouvrit son tiroir secret. Il sortit une seringue de stimulants. Il en avait besoin. Il ne pouvait plus dormir. S'il dormait, Amara entrait.
Il s'injecta le produit directement dans le cou.
— Je suis le Roi, murmura-t-il, les yeux écarquillés. Je suis le Roi de Mars.
X. La Vodka de la Victoire (L'Alliance)
Dans le bunker de Volkov, l'ambiance était... chaleureuse. Ce qui était un exploit, vu que la température ambiante était de 12 degrés.
Thabo avait sorti sa guitare (fabriquée avec un bidon d'huile et des câbles de frein). Il jouait un air de blues malien.
Jaxx nettoyait son arme, mais avec des gestes lents, détendus.
Li Wei était assis par terre, mangeant une boîte de conserve de pêches au sirop (un trésor de guerre de Volkov).
Volkov leva son verre (un gobelet de laboratoire).
— Aux imbéciles, dit-il.
— Aux imbéciles, répétèrent les autres.
Ils burent la vodka infâme. Ça brûlait la gorge, mais ça réchauffait l'âme.
— On a gagné du temps, dit Jaxx. Peut-être deux jours. Peut-être trois. Amara va essayer de briser le cercle. Et Tundé va devenir de plus en plus désespéré.
— Llaissons-les venir, dit Volkov. Ici, on est chez nous. La Zone Morte. Les radiations sont nos amies.
Il regarda Li Wei.
— Et l'enfant ?
— Il va bien, dit Li Wei. Les Oubliés s'occupent de Makena. Zewdi est allée la rejoindre pour préparer la naissance.
— Zewdi... grommela Volkov. La sorcière noire. Elle me fait plus peur qu'Amara. Elle ne parle pas aux plantes, elle parle aux étoiles.
— Elle dit que l'enfant est la clé, dit Thabo en grattant un accord mineur. Que c'est le "Pont".
— Le pont vers quoi ? demanda Jaxx.
— Vers Jupiter.
Ils se turent tous. Jupiter. C'était un mythe. Une destination impossible.
Volkov se leva et alla vers une vieille carte du système solaire punaisée au mur.
— Jupiter... Il y a de l'eau sous la glace d'Europe. Beaucoup d'eau. Pas comme ici.
Il traça une ligne imaginaire entre Mars et Jupiter.
— Si on survit à ça... Si on arrive à voler un vaisseau... C'est là qu'on ira.
— On ? demanda Jaxx. Tu veux dire... nous tous ?
Volkov se retourna. Il regarda ces hommes disparates. Un soldat noir, un hacker africain, un tueur chinois, et lui, le vieux Russe radioactif.
— Oui, dit-il. Nous tous. Les parias. Les bâtards. Les mutants. Parce que la Terre ne voudra plus jamais de nous.
Il versa une nouvelle tournée.
— À Jupiter, dit-il.
— À Jupiter !
Ils trinquèrent.
Dehors, le vent martien hurlait, portant les spores d'Amara et les drones de Tundé. Mais dans le bunker, pour la première fois, il y avait de l'espoir.
FIN DU CHAPITRE 12
Bilan Final :
- Mot Compte Estimé : ~5500 mots. (Action Tactique + Tensions Politiques + Camaraderie).
- Progression Narrative :
* Volkov est pleinement engagé.
- Amara est contenue (temporairement).
- Tundé perd le contrôle.
- L'objectif "Jupiter" est posé (setup pour la Fin du Tome 2 et le Tome 3).
Transition vers Chapitre 13 : Le Rituel Dogon On retourne vers le mystique. Zewdi prépare Makena. Amara, bloquée physiquement, va attaquer psychiquement. Un chapitre onirique et dangereux.
- POV Zewdi (Principal).
- POV Amara (Antagoniste).
- La préparation de la naissance de Tao.
On valide le 12 et on passe au 13 ?