TADOW
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16/05/20266 MIN DE LECTURE

J'ai mis des Africains sur Mars. Pour que les schémas ne puissent plus être niés.

J'ai mis des Africains sur Mars. Pour que les schémas ne puissent plus être niés.

Si j'avais situé TADOW à Lomé ou à Cotonou, la conversation aurait immédiatement dérivé.

Quel président ? Quelle entreprise exactement ? Tu parles de la Chine ou des Français ? Est-ce anti-occidental ? Est-ce que tu attaques les élites africaines ou les puissances étrangères ? C'est ce pays-là, ce régime particulier, ce contexte spécifique — donc ça ne me concerne pas, donc je peux nier.

Sur Mars en 2062, cette sortie n'existe plus. Il n'y a pas de contexte particulier à invoquer. Les schémas sont là, entiers, sans adresse. Universels. Et ce qui est universel ne peut plus être localisé — ni donc esquivé.

C'est pour ça que j'ai choisi Mars. Pas pour adoucir. Pour rendre le propos incontournable.


Un homme riche qui organise la fuite

Dans TADOW, l'émigration vers Mars est financée par Sètondji Kouassi. Africain de l'Ouest. Bâtisseur. Fortune faite dans la construction et l'extraction. Il recrute des scientifiques, des ingénieurs, des penseurs — ceux que leurs propres pays n'écoutent plus — et il les met dans un vaisseau.

Il appelle ça une mission. On pourrait l'appeler autrement.

Ce personnage, je l'ai construit à partir d'une observation simple : il existe une catégorie d'hommes très précise en Afrique de l'Ouest. Ils ont su s'enrichir dans le système existant — parfois en le subissant, parfois en le reproduisant, souvent les deux. Et à un moment, ils décident de "donner en retour". Des fondations. Des programmes. Des visions pour la jeunesse africaine.

La générosité et le contrôle ne s'excluent pas. Parfois ils se ressemblent tellement qu'on ne sait plus les distinguer.

Sètondji n'est personne de réel. Mais si vous avez grandi en Afrique de l'Ouest, vous connaissez sa logique. Vous l'avez vue opérer.


Le gouvernement qui reçoit un stade

Dans l'univers de TADOW, AresCorp ne débarque pas avec des fusils. Elle débarque avec des contrats.

Elle construit l'infrastructure martienne — l'atmosphère artificielle, les réseaux d'eau, les communications. En échange, elle obtient des droits d'extraction sur les ressources du sous-sol. C'est une négociation. Tout le monde signe.

Ce modèle — on vous construit quelque chose d'utile, vous nous donnez accès à ce qui est sous votre sol — a un nom sur Terre. Il a produit des routes, des ports, des stades flambant neufs inaugurés en grande pompe. Il a aussi produit des dettes souveraines impossibles à rembourser, des ressources parties à l'autre bout du monde, et des populations qui regardent leurs richesses s'évaporer depuis des aéroports construits par des entreprises étrangères.

Quand j'ai construit AresCorp, je n'avais pas besoin d'inventer grand-chose. Je devais juste retirer les noms propres.


Les cerveaux qui partent

La scientifique principale de TADOW s'appelle Amara Diop. Elle entend Mars depuis des années — des fluctuations magnétiques, une fréquence rythmique, une signature que personne d'autre ne détecte. Elle présente ses données dans un amphithéâtre de Lagos devant trois mille personnes.

On lui rit au visage. On invoque son deuil, sa fragilité émotionnelle. On acte sa défaite avec de la pitié. "La pitié reconnaît votre défaite. La haine reconnaissait votre force."

Alors elle part. Parce que rester, c'est continuer à avoir raison dans le vide.

Ce moment, je l'ai écrit en pensant à toutes les conversations que j'ai eues avec des ingénieurs, des médecins, des chercheurs africains qui vivent à Lyon, à Bruxelles, à Helsinki. Qui ont choisi de partir non pas par manque d'amour pour leur continent, mais parce que la compétence dérange quand elle remet en question les équilibres existants.

L'exode des cerveaux n'est pas un accident. C'est le résultat logique d'un système qui récompense la conformité et punit l'inconfort. Amara Diop en est la version fictive — mais la mécanique, elle, est réelle et documentée.


Ce que Mars permet que Lomé ne permet pas

Si j'avais écrit ce livre en Afrique de l'Ouest contemporaine, chaque élément aurait immédiatement été assigné à une origine précise. Tel personnage représente tel homme d'affaires. Telle entreprise vise tel accord commercial. Et dès que la localisation est établie, la défense s'organise : c'est partial, c'est un règlement de comptes, c'est trop simple.

La fiction speculative fait quelque chose que l'essai politique ou le roman réaliste ne peut pas faire : elle rend les schémas universels. Elle les extrait de leur contexte particulier pour les montrer dans leur logique pure.

Sur Mars en 2062, AresCorp n'est pas une entreprise française, ni chinoise, ni américaine. Elle est toutes les entreprises qui ont jamais conditionné l'accès à l'infrastructure contre l'accès aux ressources. Sètondji n'est pas un homme d'affaires précis. Il est la figure de celui qui croit sincèrement construire quelque chose de nouveau tout en reproduisant les outils de l'ancien monde.

Ces schémas, une fois universalisés, ne peuvent plus être niés. On ne peut plus dire c'est ce cas particulier, cette exception historique. Ils sont là, nus, reconnaissables par quiconque les a vus fonctionner — et lisibles même par ceux qui ne les ont jamais vécus.


Mais les personnages, eux, choisissent

TADOW ne dit pas que les schémas gagnent toujours.

Sètondji grave le mot Ikenne — "Le Nid" — au-dessus du premier sas de la colonie martienne. Il construit le premier dôme en s'inspirant de l'architecture des termitières africaines plutôt que des plans d'ingénierie occidentaux. Il invente un béton à base de soufre martien parce que le ciment terrestre est inutile ici.

Ce sont des gestes petits. Peut-être insuffisants face à AresCorp. Mais délibérés — et dans un univers où la répétition des schémas est la règle, la délibération est déjà une forme de résistance.

C'est la question que TADOW pose sur sept tomes : des gens qui connaissent ces mécanismes de l'intérieur peuvent-ils choisir de faire autrement ? Pas facilement. Pas sans conflits ni trahisons. Mais choisir quand même — à 225 millions de kilomètres de tout ce qui les a formés.


Je viens d'Afrique de l'Ouest. J'ai grandi avec ces schémas. Je les ai vus opérer de l'intérieur, sous toutes leurs formes.

J'aurais pu en écrire un essai. J'ai préféré en faire une épopée martienne — pour que la conversation puisse commencer là où les défenses ne sont pas encore construites.

La transmission est en cours.

Premier chapitre — Lagos, 2056. Là où tout commence.