TADOW
Chapitre 03

La Gardienne

*Nyame Dua* (Zone de Quarantaine Biologique Secrète / Le Noyau). · 17 Avril 2061. · POV Zewdi.

I. Le Jardin de Poussière

Zewdi aimait le silence des plantes. Il était différent du silence des machines. Le silence des machines était une absence, un vide binaire, une pause entre deux calculs froids. Le silence des plantes était une présence retenue. Une respiration suspendue. Une attente patiente, géologique. Elle se tenait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ au centre de la "Serre Oméga", un compartiment secret niché entre la double coque du vaisseau, là où les capteurs de Sètondji ne regardaient jamais, ou feignaient de ne pas regarder par respect pour ses secrets. L'air y était chaud, moite, saturé d'une odeur d'humus et de décomposition fertile qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ n'aurait pas dû exister à soixante millions de kilomètres des rives du Nil. Devant elle, alignés dans des bacs de culture bricolés avec des pièces de moteur volées et des plaques de blindage thermique désossées, poussaient ses "enfants". Il y avait le Teff Stellaire, une variété de céréale éthiopienne qu'elle avait modifiée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ génétiquement génération après génération pour métaboliser les oxydes de fer martiens. Ses tiges étaient rouges comme le sang frais, ses grains durs comme des diamants minuscules, capables de casser une dent non avertie. Il y avait l'Aloe Vidua, dont la sève épaisse pouvait coaguler une plaie hémorragique en dix secondes, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ dont les épines noires contenaient une neurotoxine mortelle pour quiconque ne savait pas comment la caresser. Et au fond, dans un caisson blindé éclairé par une lumière violette pulsante, dormait la Reine. Une souche d'Iboga. Mais pas n'importe laquelle. Zewdi avait volé cette bouture dans le laboratoire personnel d'Amara avant le départ précipité ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de la Terre. Elle l'avait nourrie non pas avec de l'eau recyclée, mais avec son propre sang, goutte après goutte, nuit après nuit, rituel après rituel. La plante avait changé. Elle avait muté. Ses feuilles étaient noires, veinées d'argent liquide. Elle ne poussait pas vers la lumière artificielle. Elle poussait vers le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ bas. Ses racines cherchaient le sol martien à travers le métal du vaisseau, grattant l'adamantium comme des ongles impatients, cherchant à se connecter à quelque chose de plus profond, de plus ancien.

Zewdi s'approcha du caisson. Elle retira son gant de jardinage usé, révélant une main couverte de cicatrices rituelles. Elle sortit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ une petite lame d'obsidienne de sa ceinture, une lame qui avait vu plus de sacrifices que n'importe quel scalpel médical du 21ème siècle. Une incision rapide sur la pulpe de son pouce. Une perle de sang rouge sombre, riche en fer, riche en mémoire, riche en douleur. Elle la laissa tomber sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ la terre noire du bac. — Bila, murmura-t-elle en amharique ancien. Mange. La terre frémit. Les racines de l'Iboga vibrèrent, émettant un son à la limite de l'audible, un bourdonnement grave qui résonna dans les dents de Zewdi et fit vibrer ses os. HMMMMM. Le son de la satisfaction. — Tu as faim aujourd'hui, dit-elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ en caressant une feuille qui s'enroula autour de son doigt comme un petit animal. Tu sens ce qui arrive. Zewdi sentait aussi. Elle ferma les yeux et étendit sa conscience. Elle ne passait pas par le réseau Wi-Fi comme ce petit fou arrogant de Koffi. Elle passait par le Mycélium. Le réseau invisible qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ reliait toute matière organique, même à travers le vide, même à travers la mort. Elle sentit les six cent cinquante humains qui dormaient, mangeaient ou souffraient dans le ventre du vaisseau. Six cent cinquante petites flammes vacillantes, fragiles, terrifiées. Elle sentit Sètondji, tout là-haut dans sa tour de contrôle, une flamme froide, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ dure, calcifiée par le devoir et la culpabilité. Et elle sentit... l'Autre. Loin au sud. Dans le cratère. Une tache noire. Un trou dans la trame du monde. Une absence de lumière qui aspirait tout autour d'elle. Quelque chose s'était réveillé là-bas. Quelque chose d'ancien, d'affamé, et de terriblement patient. Et un homme venait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de lui donner la main. — Volkov, murmura Zewdi. Elle l'avait vu dans les visions de l'eau, bien avant le crash, bien avant le départ d'Addis-Abeba. Le Loup. Le Mangeur de Cadavres. Il avait accepté le pacte. Il avait bu le Sang Noir. L'équilibre précaire était rompu. Si Volkov était le Couteau, alors Amara devait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ être le Bouclier. Mais Amara dormait. Son esprit flottait dans les limbes numériques, perdu dans des calculs infinis. Zewdi rouvrit les yeux. Ses pupilles dorées brillaient dans la pénombre comme celles d'un chat sauvage. — Il est temps de réveiller la Princesse, dit-elle à sa plante.


II. La Bibliothèque de Poussière

Zewdi n'avait pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ toujours vécu dans le noir des vaisseaux. Il y avait eu un temps, avant le Nyame Dua, avant Mars, où elle vivait sous le soleil impitoyable du Tigré, en Éthiopie. Un souvenir remonta, net et tranchant comme son couteau. 2035. La Grande Sécheresse. Zewdi avait 50 ans, mais elle en paraissait 80. La faim ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ avait sculpté son corps jusqu'à l'os, ne laissant que du muscle sec et de la volonté. Elle était gardienne, déjà. Mais pas de plantes. De livres. Elle veillait sur la Bibliothèque Secrète d'Aksum, cachée dans les cryptes souterraines sous l'Église Sainte-Marie-de-Sion, là où la légende disait que l'Arche d'Alliance avait reposé. Les milices ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ privées de la Coalition pour l'Eau (Water-Corp) patrouillaient dehors. Ils brûlaient les villages qui refusaient de payer la "Taxe Hydrique". Ils brûlaient aussi les livres. "Le papier boit l'eau," disaient-ils pour justifier leur barbarie. "Le savoir assoiffe le peuple."

Zewdi était assise dans la crypte, à la lumière tremblotante d'une bougie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de suif. Devant elle, le Kebra Nagast original. Le livre de la Gloire des Rois. Mais ce n'était pas ce qu'elle lisait. Elle lisait un rouleau plus ancien, écrit sur de la peau de chameau albinos. Un texte Dogon volé au Mali par son arrière-grand-père, un initié de la société des Masques. Le Livre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ du Renard Pâle. Il parlait des Nommos. Des êtres moitié-poisson, moitié-homme, venus de l'étoile Sirius B dans une arche céleste aux temps des premiers hommes. Il disait : "Quand la Terre sera sèche comme un os de gazelle, les Nommos ne reviendront pas ici. La Terre est brûlée. Ils attendront sur la Pierre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Rouge. Là où l'eau dort sous la peau de fer." Zewdi caressa le parchemin rugueux. La Pierre Rouge. Mars. Tout le monde voulait aller sur Mars pour l'argent, pour l'hélium-3, pour fuir la fournaise terrestre. Mais le livre disait qu'il fallait y aller pour réveiller l'eau. Pour retrouver les Maîtres de l'Eau. Une explosion sourde ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ébranla la crypte. De la poussière millénaire tomba du plafond voûté. Les miliciens. Ils étaient là. Zewdi entendit le bruit lourd des bottes, des cris en anglais et en chinois, des rafales de fusil automatique. Elle ne pouvait pas sauver tous les livres. Elle devait choisir. Le passé ou l'avenir. Elle prit le Rouleau ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ du Renard Pâle. Elle prit un petit sac de graines de blé noir ancestral qu'elle gardait précieusement. Et elle prit une fiole de terre sacrée d'Aksum. La porte de la crypte explosa dans un fracas de bois et de métal. Un soldat entra, sa visière tactique brillant d'une lueur verte dans l'obscurité. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Il portait l'insigne de Water-Corp. — Toi ! La vieille ! Donne-nous l'or ! On sait qu'il y a de l'or ici ! Zewdi se leva lentement. Elle était petite, frêle, une brindille face à un géant blindé. — Il n'y a pas d'or ici, mon fils. Seulement de la mémoire. Le soldat rit, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ un son métallique sous son casque. Il leva son arme. — La mémoire, ça ne s'achète pas. Ça ne se boit pas. Il allait tirer. Zewdi vit son doigt se contracter. C'est alors qu'il entra. Pas un ange. Un démon noir. Sètondji. Il était jeune alors. Il portait l'uniforme bleu pâle des Casques Bleus de l'Union ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Africaine, mais il n'avait rien d'un soldat de la paix. Il ne dit rien. Il bougea comme une ombre, fluide, létal. Il brisa le cou du milicien avant même que le coup ne parte. Un craquement sec, comme une branche morte. Le corps tomba lourdement. Sètondji regarda Zewdi. Il ne regarda pas le cadavre. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ vit le rouleau dans sa main. — C'est quoi ça ? demanda-t-il, sa voix grave comme le tonnerre lointain. — La carte, dit Zewdi. — La carte de quoi ? D'un trésor caché ? — Non. La carte du futur, Capitaine. Sètondji essuya le sang sur son treillis. Il avait l'air fatigué, usé par trop ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de guerres inutiles. — Le futur est mort, grand-mère. Regarde dehors. Ils ont tout brûlé. Il n'y a plus rien à sauver. — Le feu nettoie la terre pour les nouvelles pousses. Je sais où planter les graines. Je sais où l'eau attend. Sètondji hésita. Il aurait pu la laisser là. Il aurait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ pu prendre le livre et la laisser aux autres miliciens qui arrivaient. Mais il vit quelque chose dans ses yeux. Une certitude absolue. Une flamme qui ne s'éteindrait pas. La même certitude qui le poussait, lui, à construire une Arche impossible. — Viens, dit-il. J'ai un camion blindé. On part vers le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Nord. Vers le port spatial. C'est ainsi que Zewdi avait rejoint la Tribu. Pas comme réfugiée. Comme guide. Comme boussole.


III. Les Mains Sales

Le souvenir s'estompa, chassé par un bruit dans la serre. Le jardin n'était pas vide ce jour-là. Une petite ombre se glissait entre les rangées de tomates géantes. Une gamine de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ douze ans. Nala. Une orpheline que Zewdi avait "adoptée" (ce qui voulait dire qu'elle l'avait surprise en train de voler des carottes trois mois plus tôt et, au lieu de la punir, lui avait donné une pelle et une leçon). — Tu marches trop fort, dit Zewdi sans se retourner, continuant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ à tailler une feuille. Tu fais trembler les racines. Elles n'aiment pas qu'on les secoue. Nala s'arrêta, pétrifiée, un pied en l'air. — Pardon, Mère Zewdi. Je voulais juste... voir. — Approche. La fillette s'approcha du caisson de l'Iboga Noir. Elle regarda la plante avec un mélange de fascination absolue et de terreur instinctive. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Elle fait un drôle de bruit aujourd'hui, chuchota Nala. — Elle ronronne. Elle est contente. Elle a mangé. Zewdi prit la main de l'enfant. Elle la retourna, paume vers le haut. Elle regarda cette main. Des mains calleuses, sales, avec de la terre incrustée sous les ongles cassés. Des mains de travailleuse. Pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ des mains de technicienne qui pianotent sur des écrans stériles comme celles des enfants de l'élite. — Tu sais pourquoi nous sommes ici, Nala ? — Pour ne pas mourir de faim ? risqua la petite. — Ça, c'est la raison pour laquelle ils sont ici. Sètondji, Koffi, les pilotes, les ingénieurs. Ils ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ veulent survivre. Ils veulent durer un jour de plus. Zewdi plongea ses propres mains dans le terreau noir du bac, s'ancrant dans la réalité. Elle en sortit une poignée, humide, chaude, vivante. — Nous, nous sommes ici pour transformer la pierre en chair. C'est plus difficile. C'est un travail de dieu, fait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ par des esclaves. Elle tendit la terre à Nala. — Prends. Nala hésita, puis prit la motte de terre à deux mains, comme une hostie. — Sens. Nala renifla, fermant les yeux. — Ça sent... la pluie ? Mais il ne pleut pas ici. Le ciel est un toit en métal. — C'est l'odeur de la mémoire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de la pluie. Cette terre contient des bactéries qui dormaient depuis trois milliards d'années dans le sol de Mars. Je les ai réveillées avec mon sang. Elles se souviennent de l'époque où Mars avait des océans. Zewdi sortit son petit couteau d'obsidienne. Nala recula d'un pas, ses yeux s'écarquillant. — N'aie pas peur. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Le sang est une clé, Nala, pas une punition. C'est de l'information liquide. Zewdi fit une petite entaille, rapide et précise, sur le doigt de Nala. Juste une égratignure superficielle. Une goutte perla rouge vif. — Verse-la sur la terre. Donne-leur ta mémoire. Nala obéit, fascinée. La goutte tomba. Instantanément, une petite réaction chimique se produisit. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Une mousse verte microscopique apparut à la surface de la terre, stimulée par les nutriments du sang. Nala poussa un cri de surprise. — Magie ! — Science, corrigea Zewdi sévèrement. Science ancienne. La science du Vivant. L'ADN est une antenne, Nala. Le sang est le signal. Si tu donnes le bon signal, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ la matière obéit. Les machines oublient, Nala. Les disques durs s'effacent. Mais la graine... la graine se souvient de tout. Elle attend juste la bonne saison. Elle referma la main de Nala sur la terre fertilisée. — Garde-la. Plante-la dans ton coin secret. Et n'oublie jamais : nous sommes les jardiniers de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ce cimetière. Sans nous, ils ne sont que des fantômes dans une boîte de conserve. — Oui, Mère. — Maintenant file. Va voler une ration d'eau pour moi au mess des officiers. J'ai soif, et l'eau recyclée a un goût de plastique. Nala sourit, ses dents blanches éclatant dans son visage barbouillé, et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ disparut dans les ombres végétales. Zewdi regarda ses propres mains. Elle formait la relève. Si elle mourait demain face au Loup, il resterait quelqu'un pour planter le jardin. Mais pour l'instant, elle avait un autre esprit à planter.


IV. La Plongée

Entrer dans le Noyau n'était pas une question de mot de passe pour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Zewdi. Koffi, le jeune prodige, avait construit des murailles de feu, des algorithmes de cryptage quantique à douze clés, des douves numériques remplies de requins virtuels. Il était fier de sa forteresse imprenable. Zewdi sourit en traversant le couloir de maintenance étroit et glacé qui menait à la salle du serveur central. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ne piratait pas. Elle jardinait. Elle posa sa main ridée sur le panneau de contrôle biométrique de la porte blindée. Elle ne tapa pas de code. Elle n'utilisa pas de badge volé. Elle ferma les yeux et ralentit son rythme cardiaque jusqu'à ce qu'il s'aligne sur la fréquence de résonance du cristal de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ quartz dans le circuit électronique. Elle envoya une impulsion bio-électrique à travers sa peau. Une séquence d'ADN codée en fréquence hertzienne. La séquence de la croissance d'une racine de baobab. Le métal de la porte "reconnut" la signature organique. Pour le système, Zewdi n'était pas une intruse ou un virus. Elle était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ une racine qui poussait. Et on n'arrête pas une racine avec du code binaire. La racine fend le béton. La porte s'ouvrit dans un soupir hydraulique fatigué. Zewdi entra.

La salle du Noyau était un sanctuaire de glace et de lumière bleue. Au centre, le supercalculateur MAWUENA trônait comme un monolithe noir, baigné dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ un liquide de refroidissement fluorocarboné bouillonnant doucement. Et flottant dans ce liquide, connectée par des milliers de câbles fins comme des cheveux, il y avait Amara. Ou ce qu'il en restait. Son corps était nu, atrophié par des mois d'immobilité. Sa peau était translucide, laissant voir un réseau veineux qui brillait d'une lueur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ bleue artificielle. Ses muscles avaient fondu. Ses cheveux flottaient comme des algues sombres autour de son visage paisible. Ses yeux étaient ouverts, mais blancs. Révulsés. Elle ne regardait pas le monde. Elle regardait le Dedans. Zewdi s'approcha de la cuve. Elle sentit le bourdonnement des téraoctets de données qui traversaient le corps de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ la jeune femme. — Tena yistilign, Emebet, salua-t-elle doucement en s'inclinant. Bonjour, Madame. Pas de réponse. Juste le bruit des ventilateurs. Le cerveau d'Amara traitait des pétaoctets de données par seconde. Elle gérait l'oxygène, le recyclage de l'eau, la gravité artificielle, la trajectoire orbitale, les rêves de la colonie. Elle était devenue le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Genius Loci du vaisseau. L'âme de la machine. — Tu es occupée, je sais. Tu construis des châteaux de nuages pour protéger tes enfants. Zewdi sortit un petit sachet de cuir de sa poche. Elle en sortit une poudre grise fine. De la cendre de bois sacré brûlé sur le Mont Entoto, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ mélangée à de la poussière de Mars. Elle traça un cercle parfait sur la vitre froide de la cuve. Puis elle posa son front contre le verre, au centre du cercle. Et elle chanta. Pas une chanson humaine. Une fréquence. Un son guttural, diphonique, qui venait du fond de sa gorge et faisait vibrer sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ cage thoracique comme un tambour. Le chant des prêtres Dogons pour appeler la pluie, le chant qui ouvre les portes entre les mondes. Oooommmmmm... Nnnnooooommmmmm... À l'intérieur de la cuve, les câbles d'Amara frémirent comme des serpents réveillés. Le liquide de refroidissement commença à vibrer, formant des motifs géométriques parfaits à la surface. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Des ondes de Cymatique. Des mandalas de son. Zewdi ferma les yeux, prit une grande inspiration, et poussa. Elle projeta son esprit à travers le verre, à travers le liquide, à travers la peau, directement dans le cortex d'Amara.


V. Le Technicien Aveugle

Au même instant, trois étages plus haut, au niveau de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ commandement stratégique, une alarme silencieuse clignota sur la rétine augmentée de Koffi. <ALERTE. INTRUSION NIVEAU 0. SECTEUR NOYAU.> Koffi se figea, sa tasse de café synthétique à mi-chemin de ses lèvres. Il était en train de recompiler les protocoles de défense des drones, mais son attention bascula instantanément. Niveau 0. Personne n'avait accès au ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Niveau 0. Même pas Sètondji. C'était le sanctuaire d'Amara. C'était le cœur sacré. — Impossible, murmura-t-il, ses yeux balayant les flux de données invisibles pour les autres. Ses doigts volèrent sur son clavier holographique, mais son esprit était déjà dans le réseau, plongeant à la vitesse de la pensée. Il visualisa l'architecture du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ système comme une citadelle de cristal et de lumière néon. Et il vit la brèche. Ce n'était pas un trou brisé par un virus binaire ou une attaque par force brute. C'était... une tache d'huile. Une moisissure numérique verte et or qui s'étendait sur les parois immaculées du pare-feu, transformant le code binaire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ rigide en quelque chose de mou, d'organique, de vivant. — Qu'est-ce que... c'est quoi cette merde ? Koffi lança ses chiens de garde. Des programmes Hunter-Killer de classe militaire, conçus pour dévorer et mettre en quarantaine tout code non autorisé. Ils foncèrent sur l'intrusion comme des requins argentés. Mais au lieu de la détruire, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ils furent absorbés. Dès qu'ils touchèrent la mousse verte, leurs lignes de code se délièrent, se réécrivirent, se reformèrent en motifs floraux complexes. Ils cessèrent de répondre aux commandes d'attaque. Ils devinrent... paisibles. Ils commencèrent à chanter. Koffi sentit une sueur froide couler dans son dos. Il n'avait jamais vu ça. C'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ une technologie inconnue. Hybride. Il isola le secteur. Il coupa les ponts de données physiques. Mais l'intrusion continuait d'avancer, ignorant les coupures comme si elles n'existaient pas. Elle utilisait les fluctuations quantiques des processeurs pour sauter d'un nœud à l'autre. Elle allait vers Amara. — Jaxx ! hurla Koffi, sa voix brisant le calme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de la passerelle. Jaxx, le chef de la sécurité, qui somnolait sur une chaise en nettoyant son arme, sursauta. — Quoi ? Une attaque de Volkov ? Ils sont là ? — Non. Une attaque interne. Quelqu'un est dans le Noyau. Physiquement. Et il est en train de bousiller mon système avec... je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ne sais pas, de la sorcellerie ! C'est viral ! Jaxx arma son fusil à impulsion. — Je descends. Je bute tout ce qui n'a pas de badge. — Fais gaffe, Jaxx. Ce n'est pas un hacker ordinaire. C'est... autre chose.

Koffi replongea dans le réseau. Il devait gagner du temps avant que Jaxx ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ n'arrive. Il projeta son avatar devant la porte virtuelle du Noyau. Il se matérialisa sous la forme d'un chevalier médiéval en armure de chrome poli, brandissant une épée de feu logique crépitant de code pur. Devant lui, l'intrus prit forme. Ce n'était pas un soldat en armure. Ce n'était pas un monstre de virus. C'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ une vieille femme. Elle portait des robes faites de pixels qui changeaient de couleur comme des feuilles en automne, passant de l'or au rouge sang. Elle s'appuyait sur un bâton noueux qui semblait avoir poussé à travers le sol numérique. — Arrêtez-vous ! ordonna Koffi, sa voix amplifiée comme celle d'un dieu. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Vous violez le protocole de sécurité Alpha. Identifiez-vous ou je lance une purge système totale. Je cramerai votre cerveau ! La vieille femme sourit. Ses dents étaient des étoiles lointaines. — Tu es aveugle, mon fils, dit-elle. Tu regardes le monde à travers une serrure, et tu crois voir l'horizon. — Je suis ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ le gardien de ce vaisseau ! Je suis le créateur de ces murs ! — Tu es le gardien de la boîte. Je suis la gardienne de ce qu'il y a dedans. Koffi frappa avec son épée. Une attaque DDOS massive, concentrée en un seul point, capable de griller n'importe quel implant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ neural du marché noir. L'épée traversa la vieille femme sans la toucher. Elle se dissipa en brume, en pollen numérique. — Tes armes sont faites de mathématiques, dit la voix de Zewdi partout autour de lui, douce, amusée. Mais la vie n'est pas une équation, Koffi. La vie est une improvisation. Des racines ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ jaillirent du sol virtuel, brisant le chrome parfait. Elles s'enroulèrent autour des jambes du chevalier. Koffi essaya de se libérer, de coder une issue, de téléporter son avatar. ERROR. SYNTAX INVALID. ERROR. LOGIC NOT FOUND. SYSTEM OVERRIDDEN BY... NATURE. Les racines serrèrent. L'armure se fissura. Koffi sentit la pression sur sa propre poitrine, dans le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ monde réel. — Qui êtes-vous ? hurla Koffi, sentant sa propre conscience vaciller vers le néant. La vieille femme réapparut devant lui, son visage ridé à quelques centimètres du sien. Ses yeux étaient deux soleils. — Je suis Zewdi. Et je suis celle qui va t'apprendre à planter des arbres dans ton désert ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de zéros. Elle posa un doigt sur son front chromé. — Dors. Koffi fut éjecté du réseau avec la violence d'un crash système.


VI. Le Conte de l'Eau

Zewdi ouvrit les yeux. Elle n'était plus dans le vaisseau. Elle n'était plus dans son corps de vieille femme. Elle flottait au milieu d'un océan infini, sans horizon. Mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ce n'était pas de l'eau. C'était des données. Des flux de chiffres, d'images, de voix, de souvenirs, qui coulaient comme des courants marins luminescents, bleus, verts, violets. Le ciel était un plafond de cartes mères constellé d'étoiles binaires. — Amara ! appela Zewdi. Sa voix créa des ronds dans l'eau numérique, des ondes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de choc qui repoussèrent les flux de données. Une forme émergea des profondeurs insondables. Une baleine ? Non. Un vaisseau. Le Nyame Dua. Mais il était fait de lumière pure. Il était parfait. Et sur le pont du vaisseau fantôme, une petite fille était assise en tailleur. Elle portait une robe d'été jaune qui détonnait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ dans cet univers froid. Elle jouait avec des cubes. Zewdi "nagea" vers elle, défiant la gravité inexistante. Elle atterrit sur le pont. Le sol était chaud sous ses pieds nus. — Amara ? La petite fille leva la tête. Elle avait les yeux d'Amara, cette profondeur insondable, mais le visage d'une enfant de six ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ans. — Je ne suis pas Amara, dit l'enfant d'une voix qui résonnait comme une chorale. Amara est partie. — Où est-elle ? — Elle est allée compter les grains de sable. Elle dit qu'il y en a trop. Elle dit qu'elle doit tous les nommer pour qu'ils ne fassent pas mal quand ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ils frappent la coque. Zewdi s'assit à côté de l'enfant. — Elle se perd, dit Zewdi. Elle essaie de tout contrôler. Chaque variable. Chaque souffle. — C'est son travail. Elle est la Mère. Une Mère doit tout voir. — Une Mère ne contrôle pas, petite. Une Mère laisse pousser. L'enfant regarda Zewdi avec curiosité. — Dis-moi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ une histoire, demanda la petite. Pour que je n'aie pas peur du Loup qui est dans le Noir. Zewdi sourit. Elle caressa les cheveux virtuels de l'enfant. — Tu connais l'histoire des Poissons qui marchaient ? — Non. — Il y a très longtemps, bien avant les pyramides, le ciel s'est ouvert au-dessus de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ l'Afrique. Une étoile est tombée dans le Lac Tchad. Zewdi fit un geste, et l'eau numérique autour d'eux prit la forme d'un vaisseau immense, une arche d'argent fluide. — De l'étoile sont sortis les Nommos. Ils étaient grands, avec une peau verte comme le jade et des branchies qui chantaient. Ils n'avaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ pas besoin de vaisseaux pour voyager. Ils voyageaient sur la musique. — Comme Maman ? — Oui. Comme ta mère maintenant. Les Nommos ont vu que la Terre était sèche et triste. Alors ils ont craché de l'eau. Mais pas de l'eau normale. De l'eau vivante. L'eau numérique devint des arbres, des fleurs, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ des animaux qui galopaient à la surface de l'océan. — Ils ont enseigné aux hommes comment parler aux plantes. Comment écouter les pierres. Ils ont créé la première Bio-Chain. Le lien sacré entre tout ce qui vit. — Ils sont où maintenant ? demanda l'enfant. Zewdi regarda le ciel binaire. — Les hommes sont ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ devenus bruyants. Ils ont inventé le fer. Ils ont inventé la poudre. Le bruit faisait mal aux oreilles des Nommos. Alors ils sont partis. — Où ? — Ici. Zewdi pointa le sol rouge sous le vaisseau fantôme. — Sur Mars ? — Mars était leur jardin secret. Leur serre de secours. Ils ont caché ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ici leurs plus belles graines, au cas où la Terre brûlerait. Ils ont caché l'eau sous la roche. Ils ont caché la Musique dans le cristal. Elle prit la main de l'enfant. — Ta mère, Amara, a trouvé la serrure. Sans le savoir. En mélangeant ses gènes avec ceux des plantes, elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ est devenue une clé. — Et le Loup ? — Le Loup, c'est l'homme qui a oublié la musique. Il veut casser la serre pour prendre les diamants. Il ne sait pas que les diamants sont juste des graines qui dorment.


VII. Les Jumeaux du Ciel

Juste avant de quitter l'Océan Numérique, Zewdi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ eu une dernière vision. Ce n'était pas Amara qui la lui envoyait. C'était la Bio-Chain elle-même. L'eau devint un miroir noir. Et dans le miroir, elle vit deux étoiles. L'une était rouge. Bruyante. Violente. C'était Tundé. Le Guerrier. Le fils de Sètondji et de la Terre. Celui qui arrivait du ciel avec le feu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ et les vaisseaux de guerre. L'autre était bleue. Silencieuse. Froide. Pas encore née. — C'est qui ? demanda l'enfant Amara en pointant l'étoile bleue. Zewdi hésita. La vision était floue, fragmentée, comme un rêve à moitié oublié. Elle vit un homme jeune, les mains couvertes de code lumineux. Koffi. Elle vit une femme vieille, les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ mains couvertes de terre. Elle-même. Elle vit leurs mains se toucher. Pas par amour. Par nécessité. Par fusion. Et de cette fusion, quelque chose naîtrait. Quelque chose qui n'aurait jamais dû exister. Un enfant de la Synthèse. Moitié numérique, moitié organique. Moitié machine, moitié magie. — C'est l'Enfant du Silence, dit finalement Zewdi. Celui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ qui naîtra quand le Code et la Terre ne feront plus qu'un. — Il sera mon frère ? demanda l'enfant Amara. — Non, petite. Il sera ton opposé. Ta balance. Ton miroir inversé. Zewdi vit la ligne de temps se dérouler. Elle vit Tundé devenir un Roi de Guerre, brûlant des cités orbitales avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ des armées de drones. Mais elle vit aussi l'Autre. L'Enfant Bleu. Celui qui naîtrait dans le froid, loin de la chaleur humaine, élevé par les mycéliums et les algorithmes. — Ils vont se battre ? demanda l'enfant. — Non. Ils vont danser. Zewdi vit les deux étoiles tourner l'une autour de l'autre. Une danse ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ gravitationnelle mortelle. Si elles se touchaient, elles exploseraient. Si elles s'éloignaient trop, elles mourraient de froid. Elles devaient rester en équilibre. C'était ça, le plan des Nommos. Pas seulement créer la vie. Mais créer l'Harmonie par le conflit. Thesis. Antithesis. Synthesis. — Mais... je ne comprends pas, dit l'enfant. Si ce n'est pas mon fils, pourquoi tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ me montres ça ? Zewdi caressa les cheveux virtuels de la petite. — Parce que tu devras le protéger, Amara. Quand il naîtra, Tundé voudra le tuer. Il verra en lui une menace. Un rival. Un virus dans son empire. — Et moi, qu'est-ce que je dois faire ? — Devenir le berceau. Pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ sa mère. Mais son refuge. Mars devra l'accueillir comme elle t'a accueillie. La vision s'effaça. Mais Zewdi garda une certitude glacée. La guerre qui arrivait n'était que le prélude. La vraie histoire, celle qui durerait mille ans, commencerait avec la naissance du Deuxième. Et elle, Zewdi, ne serait plus là pour la voir. Elle serait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ devenue de la poussière dans le jardin. Mais avant de mourir, elle devrait accomplir une dernière chose. Une chose qu'elle n'avait jamais imaginée. Une chose qui la terrifiait et la fascinait à la fois. Elle devrait donner la vie. Pas de manière naturelle. Son corps était trop vieux, trop usé. Mais la Bio-Chain avait d'autres ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ plans. Et Zewdi avait appris à ne jamais discuter avec les dieux. — C'est bien, pensa-t-elle avec un sourire triste en sentant son esprit se détacher du réseau. Les jardiniers ne mangent pas les fruits. Mais parfois, ils deviennent l'arbre. Zewdi se leva. — C'est pour ça que tu dois la réveiller. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ est la seule qui peut chanter assez fort pour réveiller les Nommos. Si elle ne chante pas, le Loup gagnera. Et le jardin deviendra un désert pour toujours. L'enfant regarda ses cubes-crânes. Elle les jeta à l'eau. — D'accord. Je vais la réveiller. Elle ferma les yeux. Son visage se tordit dans une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ grimace de concentration. — Réveillez-vous, Maman. Il y a de l'eau à faire. Et elle hurla.


VIII. La Révélation

Dans le Noyau, Zewdi retira brusquement sa main du front d'Amara, comme si elle s'était brûlée. La reine de la colonie ne s'était pas réveillée, pas vraiment. Son corps flottait toujours, inerte. Ses yeux restaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ blancs. Mais quelque chose avait changé. Fondamentalement. Le liquide de la cuve ne vibrait plus de manière chaotique. Il pulsait avec un rythme régulier, lent, puissant. Un battement de cœur planétaire. Boum-boum. Boum-boum. Zewdi s'assit par terre, épuisée, le souffle court. Le voyage astral demandait beaucoup d'énergie à son vieux corps. Elle sortit une petite gourde ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ d'eau de sa tunique et but une gorgée avidement. La porte s'ouvrit avec fracas. Sètondji entra, suivi de Jaxx, l'arme au poing. Sètondji avait l'air furieux, mais aussi terrifié. Il avait couru depuis le pont. — Zewdi ! tonna-t-il. Qu'est-ce que tu as fait ? Koffi dit que tu as hacké le système ! ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Que tu as planté un virus ! Éloigne-toi d'elle ! Jaxx braqua son arme sur la vieille femme. Zewdi essuya sa bouche du revers de la main. Elle ne leva pas les bras. — Baisse ce jouet, Jaxx. Tu pourrais blesser une plante. Elle se tourna vers Sètondji. — J'ai juste accordé le piano, Sètondji. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Il jouait faux. Vous jouiez tous faux. Elle désigna la cuve. — Regarde. Sètondji s'approcha, méfiant. Il regarda les moniteurs biomédicaux qui s'affolaient quelques minutes plus tôt. Toutes les courbes étaient dans le vert. L'activité cérébrale d'Amara s'était stabilisée. La température du Noyau avait baissé de cinq degrés. L'efficacité énergétique du vaisseau était passée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de 85% à 99%. — Comment ? demanda Sètondji, sa voix se brisant. Koffi disait qu'elle était en surchauffe critique... — Amara essayait de contrôler tout le vaisseau avec son seul esprit humain. C'est trop lourd. C'est trop pour une seule âme. Elle brûlait. Zewdi se releva péniblement, s'appuyant sur son bâton. — Je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ l'ai connectée à la Bio-Chain.

Koffi, qui était resté silencieux jusque-là, s'avança. Ses doigts pianotaient nerveusement sur son clavier holographique.

— Pourquoi toi ? demanda-t-il. Makena était la Gardienne. Pourquoi elle te laisse faire ça ?

Le silence qui suivit était lourd. Zewdi baissa les yeux vers ses mains, couvertes de terre rouge. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Elle les frotta lentement.

— Makena est... en danger, dit-elle simplement.

Sètondji se redressa.

— Quel genre de danger ?

Zewdi ferma les yeux. Les visions revinrent, nettes comme des lames. Ce qu'elle avait vu dans les rêves. Ce qui allait arriver si Makena continuait sur cette voie.


VISION PROPHÉTIQUE : L'Avenir de Makena

Ce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ que Zewdi a vu dans ses visions. Ce qui arrivera si Makena ne change pas de voie.

Une serre. Nuit martienne. Lumières rouges d'urgence. Mais ce n'est pas maintenant. C'est plus tard. Beaucoup plus tard.

Zewdi marchait pieds nus dans le couloir. Elle entendait les plantes chanter. Pas le chant doux et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ régulier qu'elle connaissait. Un chant strident, affamé. Un cri de guerre.

Elle poussait la porte de la serre.

L'odeur la frappait. Pas l'odeur de terre humide et de chlorophylle. Mais quelque chose de plus sombre. De ferreux. De charnel.

— Makena ?

La serre était un chaos végétal. Les plantes avaient explosé en croissance. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Des lianes violettes grimpaient jusqu'au plafond, pulsant comme des veines. Des racines épaisses comme des bras sortaient du sol, se tordant dans l'air.

Et au centre, à genoux dans la terre, Makena.

Zewdi s'approchait lentement. Ses pieds nus évitaient instinctivement les racines qui rampaient vers elle.

— Makena, qu'est-ce que tu as fait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ?

Makena levait la tête. Ses yeux étaient vitreux, ses pupilles dilatées. Des racines violettes sortaient de ses bras, de son cou, de son torse. Elles s'enfonçaient dans le sol, la reliant au réseau mycélien comme un câble de données organique.

Elle souriait.

— Zewdi... murmurait-elle. Enfin... Mars m'accepte...

Zewdi s'agenouillait devant elle, prenait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ son visage entre ses mains. La peau de Makena était froide, presque translucide. On voyait les veines noires pulser sous la surface.

— Ce n'est pas de l'acceptation, Makena. C'est de la prédation.

Makena riait. Un rire faible, brisé.

— Tu ne comprends pas... J'ai essayé... de leur parler... comme toi... Mais elles ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ ne m'écoutent pas... Elles veulent quelqu'un d'autre...

Une racine se resserrait autour de son cou. Makena toussait, crachait du sang noir.

— Elles veulent... toi...

Zewdi tentait de tirer sur les racines, mais elles étaient trop fortes. Chaque fois qu'elle en arrachait une, deux autres prenaient sa place.

— Lâche-la ! criait-elle aux plantes. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Elle n'est pas à toi !

Mais les plantes ne l'écoutaient pas. Elles étaient sauvages, affamées, désespérées.

Makena prenait la main de Zewdi. Sa prise était faible.

— Promets-moi... murmurait-elle. Promets-moi que tu... que tu les apprivoiseras... Pas comme moi... Pas avec la science... Avec la magie...

— Je promets.

Makena fermait les yeux. Un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ dernier souffle. Puis plus rien.

Les racines se rétractaient d'un coup, comme si elles avaient compris qu'elles avaient tué leur seule chance de survie. Le corps de Makena s'effondrait dans la terre, vide, exsangue.

Zewdi restait là, à genoux, tenant la main froide de Makena. Elle chantait. Un chant éthiopien ancien, un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ chant pour les morts.

Et pour la première fois, les plantes l'écoutaient.


RETOUR AU PRÉSENT

Zewdi rouvrit les yeux. Koffi et Sètondji la regardaient, silencieux.

— C'était une vision ? demanda Sètondji, la voix rauque. Pas un souvenir ?

— Oui. Ce qui arrivera si Makena continue seule. Si elle refuse d'apprendre les rituels. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Si elle pense que la science pure suffit.

Koffi se leva, fit quelques pas. Il ne la regardait pas.

— Et tu peux l'empêcher ?

— Je peux essayer, admit Zewdi. Mais Makena est têtue. Elle ne croit pas à la magie. Elle croit que tout peut être expliqué, mesuré, contrôlé.

Elle se tourna ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ vers la cuve où flottait Amara, son corps à moitié dissous dans le liquide vert.

— C'est pour ça que je dois travailler avec Amara maintenant. Pour montrer à Makena qu'il y a un autre chemin. Un chemin qui combine science ET magie.

Sètondji posa une main sur l'épaule de Zewdi.

— Alors ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ montre-lui. Sauve-la.

Zewdi hocha la tête.

— Je vais essayer. Mais vous devrez m'aider. Tous. Même Makena. Surtout Makena.

Koffi ricana amèrement.

— Bonne chance pour convaincre Makena de chanter aux plantes.

Zewdi sourit.

— Je n'ai pas besoin de chance. J'ai besoin de patience. Et de temps.


Sètondji recula, regardant la cuve avec une nouvelle compréhension.

— ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ La quoi ? — La Blockchain Biologique Ancestrale. Le réseau que les Bâtisseurs ont laissé ici, dans la croûte de Mars. Le réseau des Nommos. Sètondji recula d'un pas, comme si elle l'avait frappé. — Tu as connecté ma femme à une technologie alien ? À des ruines ? Tu es folle ! ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Ça pourrait la tuer ! Ou la contaminer ! — Elle était déjà en train de mourir, Sètondji. Et le vaisseau avec elle. Maintenant, elle ne porte plus le poids seule. Elle le partage avec la planète. Elle utilise Mars comme processeur externe. — Avec Mars ? Mars est morte ! C'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ un caillou froid ! — Non. Mars dort. Et Amara est devenue son rêve. Zewdi s'avança vers Sètondji, ignorant le canon du fusil de Jaxx qui la suivait. — Mais il y a un problème. — Lequel ? — Il y a un cauchemar dans le rêve. Zewdi ferma les yeux. Son visage se durcit. — Volkov. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Quoi Volkov ? Il est coincé dans son cratère avec une jambe cassée et soixante morts-vivants. — Non. Il a trouvé le Sang Noir. L'anti-virus. Elle rouvrit les yeux, et Sètondji vit la peur pure pour la première fois dans son regard d'or millénaire. — Il a bu la mort, Sètondji. Il a ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ touché à ce qu'il ne fallait pas toucher. Il n'est plus tout à fait humain. Il est devenu l'instrument de l'Accordeur. Et il arrive. — L'Accordeur ? C'est quoi cette histoire de conte de fées ? — Celui qui veut faire taire la musique. Celui qui veut que Mars reste un cimetière ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ de pierre propre et silencieux. Zewdi attrapa le bras de Sètondji avec une force surprenante. Ses doigts s'enfoncèrent dans le muscle. — Tu as préparé tes canons, Bâtisseur ? Tu as préparé tes soldats ? — Oui. Nous sommes prêts. — Ça ne suffira pas. Contre ce qui arrive, le plomb ne sert à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ rien. Il te faudra plus que des armes. Il te faudra de la Foi. — Je ne crois pas en Dieu, Zewdi. Tu le sais. Je crois en l'acier. Zewdi sourit tristement. — Dommage, mon fils. Parce que lui, il croit en toi. Et il a très faim. Une alarme résonna dans le couloir. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Commandant ! cria la voix de Koffi dans l'intercom, paniquée. Contact radar ! Volkov ! Il bouge ! Il sort du cratère ! Sètondji regarda Zewdi. — Alors il vient pour mourir. — Non, dit Zewdi en regardant la cuve où Amara pulsait doucement. Il vient pour nous manger.


IX. L'Ensemencement

Sètondji était parti ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ préparer la guerre, courant vers le pont comme si le diable était à ses trousses. Koffi était parti réinitialiser ses pare-feux, terrifié à l'idée que des racines puissent pousser dans ses algorithmes. Zewdi était seule de nouveau dans le sanctuaire bleu. Elle regarda la cuve d'Amara. Le rythme cardiaque était fort, régulier, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ comme un métronome pour l'avenir. La Bio-Chain avait accepté la greffe. Le vaisseau et la femme ne faisaient plus qu'un. Mais Zewdi savait que cela ne suffirait pas. Volkov arrivait. Et derrière lui, l'ombre immense de l'Accordeur. Ils allaient apporter la corruption, la pourriture, le silence éternel. Il fallait renforcer l'immunité du patient. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ Il fallait vacciner le vaisseau. Zewdi se dirigea vers le panneau de ventilation principal de la salle du Noyau, marchant lentement, appuyée sur son bâton. C'était l'artère pulmonaire du Nyame Dua, la gorge de la bête, propulsant l'air recyclé dans chaque cabine, chaque couloir, chaque poste de tir, chaque poumon humain. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ sortit une dernière chose de sa tunique. Une petite boîte en bois de rose, sculptée de motifs géométriques complexes, usée par le temps et les prières. Elle sentait l'encens et la vieille terre, une odeur qui jurait avec la stérilité clinique du laboratoire. Elle l'ouvrit avec une précaution infinie, comme si elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ manipulait de l'explosif instable. À l'intérieur, il y avait une poussière dorée, brillante, qui semblait flotter au-dessus du fond de la boîte, défiant la gravité artificielle, vibrant d'une énergie propre. Des spores de mycélium génétiquement modifiées. Le "Sang des Étoiles" des Dogons, croisé avec des champignons extrêmophiles martiens qu'elle avait cultivés en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ secret dans l'obscurité de sa serre. — Allez, mes petites, murmura Zewdi avec une tendresse maternelle. Allez dormir dans les poumons de fer. Allez rêver dans les câbles. Allez tisser votre toile. Elle souffla doucement sur la poussière. Les spores s'envolèrent, un nuage d'or scintillant, aspirées par la grille de ventilation dans un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ sifflement léger, portées par les courants d'air vers les quatre coins du Léviathan. Zewdi sourit en les regardant disparaître dans les entrailles de la machine. Dans quelques heures, chaque recoin du vaisseau serait colonisé. Les câbles seraient doublés de filaments organiques. Les murs transpireraient une sève invisible. Les filtres à air deviendraient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ des poumons. Le Nyame Dua n'était plus seulement un vaisseau construit par des hommes. Il était infecté par la Vie. Il devenait une entité. Et quand le Loup essayerait de mordre dans la coque, il découvrirait que le métal a un goût de poison. Que la maison se défend. Zewdi ferma la boîte d'un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ claquement sec. Elle se sentait fatiguée. Une fatigue ancienne, lourde comme une montagne, une fatigue de mille ans. Sa mission était presque finie. Elle avait planté la graine. Elle avait arrosé la terre avec le passé. Maintenant, il ne restait plus qu'à attendre l'orage. Elle s'assit en tailleur devant la cuve d'Amara, son bâton ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌ sur les genoux, gardienne silencieuse au milieu du bourdonnement des serveurs. — Dors bien, ma fille, dit-elle alors que les lumières du Noyau baissaient pour simuler le cycle de nuit. Quand tu te réveilleras, tu ne seras plus humaine. Mais ne t'inquiète pas. Les humains sont surcotés.

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