TADOW
Chapitre 04

Le Brevet du Vivant

Orbite Haute de Mars / Passerelle du Croiseur Lourd *U.N.S. Oppenheimer* / Surface de Mars. · 18 Avril 2061. · POV Tundé Kouassi.

I. La Comptabilité des Morts

Tundé Kouassi, Directeur des Opérations de la Coalition Terrestre et CEO par intérim d'Afro-Futura Corp, n'aimait pas l'espace. L'espace était vaste, froid, et surtout, improductif. C'était un gaspillage de vide. Il se tenait devant la baie vitrée panoramique de sa suite privée, au sommet de la tour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ de commandement du U.N.S. Oppenheimer. Dans sa main, un verre de cognac synthétique hors de prix qu'il ne buvait pas. Devant lui, Mars. Une boule rouge, sale, couverte de poussière et de cicatrices géologiques. La plupart des hommes voyaient dans cette planète un rêve, une frontière, ou un dieu de la guerre. Tundé voyait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ un bilan comptable déficitaire. — Affichage tactique, ordonna-t-il d'une voix calme, sans se retourner. La vitre se teinta légèrement. Des superpositions de données holographiques apparurent, encadrant la planète mourante. Des graphiques de flux de trésorerie. Des courbes de rendement minier (nulles). Des projections de coût d'assurance-vie (astronomiques). Et un point rouge clignotant dans l'hémisphère ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ sud. Le site du crash du Nyame Dua. — Rapport d'estimation, demanda Tundé. L'IA du vaisseau, une voix féminine douce conçue pour apaiser les actionnaires anxieux, répondit : — Cible : EPAVE-ALPHA. Statut : Structurellement compromis à 40%. Survivants estimés : 650. Valeur résiduelle des équipements : 12 milliards de dollars. Valeur des brevets ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ biologiques : Inestimable. Tundé sourit. Un sourire fin, géométrique, qui n'atteignait pas ses yeux. — Inestimable. C'est le mot que les pauvres utilisent pour dire "cher". Il posa son verre. Il lissa les revers de sa veste en soie balistique. Il ne portait pas d'uniforme militaire. Il portait un costume trois pièces taillé sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ mesure à Genève. Il n'était pas un soldat. Il était un gestionnaire de risque. Et son père, Sètondji, était devenu un passif toxique. — Monsieur le Directeur ? Tundé se tourna. Son assistant personnel, un jeune androïde de classe "Serviteur" nommé Unit-734, se tenait à la porte. — Le Conseil d'Administration est prêt, Monsieur. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ liaison quantique avec la Terre est établie. — Ils sont en retard de trente secondes, nota Tundé. Le temps, c'est de l'entropie, 734. — Désolé, Monsieur. Le signal a du mal à traverser la tempête solaire. — La tempête est une excuse de faible. Connectez-moi.

Tundé s'assit dans son fauteuil en cuir véritable (une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ rareté qui valait plus que le salaire à vie de tout l'équipage). La lumière de la pièce changea. Les murs disparurent, remplacés par un décor virtuel : une salle de réunion en acajou flottant au-dessus des nuages de la Terre. Autour de la table ovale, trois hologrammes se matérialisèrent. Les vrais maîtres du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ monde. À gauche, l'Amiral François Lacroix-Bonaparte. Le représentant de l'Europe Forteresse. Un vieil homme en uniforme blanc couvert de médailles, le visage marqué par des années de guerres climatiques. Il fumait un cigare virtuel qui ne polluait pas. À droite, Li Wei. La matriarche du Bloc Asiatique. Une femme de cinquante ans, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ élégante, impénétrable, dont les yeux étaient des implants cybernétiques noirs. Elle manipulait un éventail numérique. Et au centre, le Dr. Kimmo Sorenson. Le généticien en chef de Nordic-Bio. Un homme chauve, pâle, aux veines bleues apparentes, qui ressemblait plus à un fœtus géant qu'à un humain. Tundé croisa les mains. — Mesdames, Messieurs. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Bienvenue sur Mars. J'espère que le voyage n'a pas été trop... dématérialisé. Lacroix grogna. — Faut-il ces politesses, Kouassi ? Nous sommes à soixante millions de kilomètres et ça me coûte un million la minute pour projeter ma gueule ici. Allez droit au but. — Toujours aussi charmant, Amiral. Tundé fit un geste. Au centre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ de la table, l'hologramme de Mars apparut. Puis il zooma sur le Nyame Dua. — Situation : Le vaisseau arche Nyame Dua s'est écrasé. Mon père, le Commandant Sètondji, a survécu. Il a fondé une colonie de fortune. — Une colonie illégale, corrigea Li Wei doucement. Selon le Traité de l'Espace de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ 2040, toute installation permanente doit être validée par le Conseil de Sécurité. — Exactement, dit Tundé. Mais ce n'est pas le problème principal. Le problème, c'est ce qu'il y a dedans. Sorenson se pencha en avant. — Les résultats de l'hybridation ? — Oui, Docteur. Tundé afficha des scans biométriques volés par les satellites espions. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Les colons changent. L'exposition aux radiations, combinée aux cultures génétiquement modifiées qu'ils consomment... ils mutent. Ils s'adaptent. Leur densité osseuse augmente. Leur sang fixe l'oxygène plus efficacement. Tundé marqua une pause théâtrale. — Ils ne sont plus Homo Sapiens. Ils sont Homo Martis. Un silence tomba sur la table virtuelle. — Et alors ? ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ aboya Lacroix. Ce sont des monstres. On bombarde et on rentre. — Non, dit Tundé. Vous raisonnez comme un militaire, Amiral. C'est pour ça que vous êtes pauvre. Il agrandit l'image d'un brin d'ADN. — Ces mutations sont stables. Résistance au cancer. Régénération cellulaire accélérée. Longévité accrue. Il regarda Sorenson. — Combien vaut un traitement ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ qui double l'espérance de vie, Docteur ? Sorenson lécha ses lèvres pâles. — Tout. Ça vaut tout. — Exactement. Tundé se leva et marcha à travers l'hologramme de la planète. — Sètondji croit qu'il construit une nouvelle nation. Il a tort. Il construit un produit. Il se tourna vers ses associés. — J'ai déposé ce matin un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ brevet universel sur le génome martien. Au nom d'Afro-Futura et de la Coalition. Li Wei haussa un sourcil prothétique. — Vous avez breveté... des êtres humains ? — Pas des humains, Madame Wei. Des organismes génétiquement distincts. Juridiquement, ce ne sont plus des citoyens. Ce sont du bétail sophistiqué. De la propriété intellectuelle. Tundé ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ sourit, et cette fois, c'était le sourire d'un requin. — Et la loi dit qu'on ne laisse pas sa propriété intellectuelle se promener dans la nature. On la récupère.


II. Le Conseil des Vautours

Après la révélation du brevet, le silence dans la salle virtuelle fut brisé par un rire. Li Wei. Elle riait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ doucement, son éventail numérique cachant sa bouche. — Brillant, Monsieur Kouassi. Absolument brillant. Vous avez transformé un désastre humanitaire en opportunité d'investissement. — C'est mon métier, Madame Wei. Lacroix, lui, ne riait pas. Il tirait sur son cigare virtuel, les sourcils froncés. — Il y a un problème, Kouassi. Un gros problème. L'opinion publique. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Vous croyez que les gens vont accepter qu'on brevète des humains ? Il y aura des émeutes. Des manifestations. L'ONU va nous tomber dessus. — L'ONU est morte, Amiral. Elle est juste trop stupide pour le savoir. Et l'opinion publique ? Elle s'indigne pendant deux semaines, puis elle passe à autre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ chose. Vous vous souvenez des camps de réfugiés climatiques ? Des guerres de l'eau ? Des famines en Inde ? Tundé claqua des doigts. — Tout le monde s'en fout maintenant. Parce que les gens ont la mémoire d'un poisson rouge. Ils veulent du pain et des jeux. On leur donnera des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ séries Netflix sur la colonisation de Mars. Ils applaudiront. Sorenson se pencha en avant, ses yeux pâles brillant d'excitation. — Mais la vraie question, Monsieur Kouassi, c'est : comment allez-vous extraire le génome ? Amara est la clé. Mais elle est... instable. Connectée à ce vaisseau. Si vous la débranchez, elle meurt. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Si elle meurt, vous perdez la source. — C'est pour ça que je vais la ramener vivante, Docteur. Avec tout son équipement. Le vaisseau entier si nécessaire. — Et votre père ? demanda Li Wei. Il ne va pas vous laisser faire. — Mon père est un idéaliste. Les idéalistes perdent toujours face ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ aux pragmatiques. Il a deux choix : collaborer ou mourir de faim. Il choisira de collaborer. Parce qu'au fond, il est comme moi. Il veut survivre. Lacroix écrasa son cigare virtuel. — Et si il choisit de mourir ? Si il préfère détruire Amara plutôt que de vous la donner ? Tundé sourit. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Alors je le laisse faire. Et je brevète les cadavres. L'ADN ne pourrit pas aussi vite qu'on le croit. Un silence gêné tomba sur la table. Même pour ces prédateurs endurcis, Tundé était un monstre d'une catégorie à part. Li Wei brisa le silence. — Très bien. Je vote pour. Mais je veux 30% ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ des parts sur les brevets asiatiques. — 20%, contra Tundé. — 25%, et je vous fournis des usines de clonage en Chine. — Marché conclu. Lacroix grogna. — Moi aussi, je vote pour. Mais je veux un siège au conseil d'administration de votre nouvelle filiale. Et des droits exclusifs pour l'armée européenne. — Accordé. Docteur Sorenson ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ ? Le généticien lécha ses lèvres. — Je veux Amara. Vivante. Intacte. Pour mes recherches. Et je veux un accès illimité aux colons pour des tests cliniques. — Vous l'aurez. Mais en échange, vous me donnez la priorité sur tous les traitements anti-âge que vous développerez. — Marché conclu. Tundé se leva. L'hologramme de Mars ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ tournait toujours au centre de la table. — Messieurs, Madame. Nous venons de créer la première corporation propriétaire d'une espèce. Dans dix ans, nous serons des dieux. Dans cent ans, nous serons des légendes. Il leva son verre de cognac virtuel. — À l'Homo Martis. Notre plus belle création. Notre plus gros profit. Les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ trois autres levèrent leurs verres. — À l'Homo Martis. Ils burent. Et quelque part, à soixante millions de kilomètres, six cent cinquante humains ignoraient qu'ils venaient d'être vendus.


III. Le Manifeste du Prédateur

Lacroix éclata de rire. Un rire gras, impressionné. — Vous êtes un fils de pute, Kouassi. Votre père voulait sauver l'humanité, et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ vous, vous la vendez en pièces détachées. — Mon père est un idéaliste. Je suis un réaliste. L'idéalisme coûte de l'argent. Le réalisme en rapporte. Tundé claqua des doigts. L'hologramme changea. Il montra la flotte de la Coalition en orbite. — Messieurs, je demande l'autorisation de lancer l'opération "Recouvrement de Créances". — Accordé, dit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Sorenson. Mais je veux des échantillons vivants. Surtout la fille. Amara. Elle est la Patient Zéro. — Vous l'aurez, Docteur. Je vous la livrerai moi-même.

La réunion holographique se termina. Les fantômes des actionnaires disparurent. Tundé resta seul dans sa suite, flottant au-dessus de Mars. Il ouvrit un fichier sur son écran personnel. Un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ document qu'il écrivait depuis des années. Son testament philosophique. Il ne l'avait jamais publié. Mais il le relisait souvent, comme un prêtre lit sa bible. Le titre : "Homo Economicus : Le Dernier Stade de l'Évolution".

Extrait : "L'humanité a toujours été une marchandise. Nous nous vendons notre temps, notre corps, nos idées. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ seule différence entre l'esclavage antique et le salariat moderne, c'est le marketing. Mais nous vivons une époque de transition. Grâce à la génétique, nous pouvons enfin optimiser le produit. Créer des humains plus forts, plus intelligents, plus dociles. Des humains brevetables. Certains appellent ça de l'eugénisme. Je l'appelle de l'efficacité. La démocratie est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ morte avec le réchauffement climatique. Les gens ne veulent plus voter. Ils veulent survivre. Et la survie a un prix. Le futur n'appartient pas aux nations. Il appartient aux corporations. Nous sommes les nouveaux rois. Nos actionnaires sont nos nobles. Nos employés sont nos serfs. Et Mars ? Mars est notre premier ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ fief. Mon père croit qu'il construit une utopie. Il a tort. Il construit une ferme. Et moi, je suis le fermier. Les colons vont me haïr. C'est normal. Le bétail déteste toujours le boucher. Mais dans cent ans, quand leurs arrière-petits-enfants vivront dans des cités climatisées, mangeront des steaks synthétiques, et mourront ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ à 200 ans grâce aux gènes que j'ai brevetés... ils me remercieront. Ou pas. Peu importe. Les morts ne paient pas de royalties."

Tundé ferma le fichier. Il sourit. Il savait qu'il était le méchant de l'histoire. Tous les grands hommes l'étaient. Mais l'histoire était écrite par les survivants. Et lui, il avait l'intention de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ survivre très, très longtemps.


IV. L'Appel du Créancier

Il regarda l'heure. 14h37 GMT+Mars. L'heure parfaite pour ruiner la journée de quelqu'un. — 734, ouvrez un canal crypté vers le Nyame Dua. Priorité Alpha. Je veux parler au Commandant Sètondji. — Tout de suite, Monsieur. L'androïde pianota sur une console invisible. Quelques secondes passèrent. Puis une voix ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ grésillante, fatiguée, emplit la pièce. — Ici Sètondji. Qui appelle ? Tundé sourit. — Bonjour, Papa. Un long silence. Tundé pouvait presque entendre les rouages du cerveau de son père tourner, cherchant une stratégie, une échappatoire. — Tundé. Pas "mon fils". Pas "comment vas-tu". Juste son nom. Froid comme la glace martienne. — Tu as l'air surpris, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ dit Tundé. Tu ne pensais pas que j'allais venir récupérer mon investissement ? — Ton investissement ? Ce vaisseau a été financé par l'Union Africaine. Par des dons publics. Par des gens qui croyaient en un avenir. — Et ces gens ont signé des contrats qui me donnaient 51% des parts. Tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ te souviens ? Ou tu étais trop occupé à jouer au Moïse pour lire les petites lignes ? Tundé s'assit, croisant les jambes. — Parlons affaires, Papa. Combien de survivants ? — Je ne te dirai rien. — 8,432. J'ai des satellites. Combien de tonnes de nourriture restantes ? — ... — Trois semaines. Quatre si ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ vous mangez les morts. Tundé entendit un bruit étouffé. Peut-être un poing frappant une table. — Qu'est-ce que tu veux, Tundé ? — Ce qui m'appartient. Le vaisseau. Les brevets. Les colons. — Les colons ne sont pas des marchandises ! — Juridiquement, si. J'ai déposé un brevet ce matin. Leur génome modifié est ma ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ propriété intellectuelle. Ils sont des produits dérivés d'une technologie que j'ai financée. Un silence glacial. Puis la voix de Sètondji, basse, dangereuse. — Tu as breveté... mes gens ? — Nos gens, Papa. Techniquement, tu es co-inventeur. Tu toucheras 2% des royalties. — Tu es un monstre. — Je suis un homme d'affaires. La différence, c'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ que je ne prétends pas être un saint. Tundé se leva, marchant vers la baie vitrée. — Écoute-moi bien, Papa. Je ne suis pas venu ici pour te tuer. Je suis venu pour te racheter. Voici mon offre : tu me livres Amara. Vivante. Intacte. Et en échange, je te laisse garder ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ ta petite colonie. Je te fournis même de la nourriture. Un contrat de fermage. Tu travailles pour moi, je te laisse respirer. — Jamais. — Réfléchis. Tu as six cent cinquante bouches à nourrir. Moi, j'ai huit mille soldats en orbite. Les mathématiques sont simples. — Tu n'oserais pas bombarder tes propres investissements. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Non. Mais je peux te couper l'eau. Je peux te couper l'oxygène. Je peux transformer ta colonie en prison à ciel ouvert et attendre que vous vous entre-tuiez pour les dernières rations. Tundé entendit la respiration de son père. Lourde. Contrôlée. — Tu es vraiment mon fils ? — Biologiquement, oui. Émotionnellement, non. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Tu m'as appris que la famille est une faiblesse, Papa. Tu m'as abandonné sur Terre pour poursuivre ton rêve. Maintenant, je poursuis le mien. Et mon rêve coûte moins cher que le tien. — Si tu touches à un seul de mes gens, Tundé, je te jure... — Tu me jures quoi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ ? Tu vas me déshériter ? C'est déjà fait. Tu vas me maudire ? Les malédictions ne paient pas les factures. Tundé s'arrêta devant la fenêtre. Il posa sa main sur le verre froid. — J'ai grandi en te regardant sauver le monde à la télé, Papa. Tu étais un héros. Les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ gens t'applaudissaient. Mais moi, je mangeais des rations synthétiques dans un orphelinat de Lagos parce que ma mère était morte et que toi, tu étais trop occupé à construire des vaisseaux. Sa voix se durcit. — Alors ne me parle pas de morale. Tu as sacrifié ta famille pour l'humanité. Moi, je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ sacrifie l'humanité pour ma famille. On est pareils. Juste des priorités différentes. Un long silence. Puis Sètondji parla, et sa voix était celle d'un homme qui venait de comprendre qu'il avait perdu. — Combien de temps j'ai ? — 72 heures. Après ça, je déploie les Huissiers. — Les quoi ? — Des avocats de combat. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Avec des fusils. Ils viennent saisir les actifs. Si tu résistes, c'est considéré comme une destruction de propriété. Et ça, c'est un crime. Tundé coupa la communication. Il resta debout, regardant Mars tourner lentement sous lui. Il ne ressentait rien. Ni culpabilité, ni joie, ni tristesse. Juste la satisfaction froide d'un problème résolu.


V. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Le Prix de l'Héritage

Tundé ne dormait jamais bien en apesanteur. Il s'allongea sur son lit à gravité artificielle, les yeux ouverts, fixant le plafond de sa suite. Il pensait à Lagos. 2045. Il avait dix ans. Sa mère venait de mourir. Cancer du poumon, causé par la pollution. Les hôpitaux publics n'avaient plus de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ chimiothérapie. Les riches achetaient des traitements géniques. Les pauvres mouraient en trois mois. Sètondji était venu aux funérailles. En uniforme. Avec des caméras. Il avait prononcé un discours magnifique sur "l'espoir" et "l'avenir de l'humanité sur Mars". Puis il était reparti. Vers le chantier spatial. Vers son rêve. Tundé était resté seul avec le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ corps de sa mère dans un cercueil en carton recyclé. Il se souvenait de la pluie acide qui tambourinait sur le toit de tôle de l'orphelinat. Il se souvenait de la faim. Pas la faim romantique des films. La vraie faim. Celle qui te fait manger de la colle pour tromper ton ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ estomac. Il se souvenait du directeur de l'orphelinat, un homme gras qui vendait les rations des enfants au marché noir. Et il se souvenait de la télévision dans la salle commune, où il regardait son père serrer des mains, sourire, promettre un avenir meilleur. Un soir, un journaliste avait demandé à Sètondji : — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Commandant, vous avez un fils sur Terre. Pourquoi ne l'emmenez-vous pas avec vous ? Sètondji avait répondu, sans hésiter : — Mon fils, c'est l'humanité. Je ne peux pas sauver un enfant et abandonner des milliards. Tundé avait quinze ans quand il avait compris. Il n'était pas le fils de Sètondji. Il était un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ dommage collatéral acceptable. Alors il avait décidé de devenir riche. Pas pour le confort. Pour le pouvoir. Le pouvoir de ne plus jamais être abandonné. Il avait étudié. Volé des livres. Hacké des universités pour suivre des cours en ligne. À dix-huit ans, il avait vendu sa première startup. Une app qui optimisait les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ routes des drones de livraison. À vingt-cinq ans, il était millionnaire. À trente ans, il dirigeait Afro-Futura. Et maintenant, à vingt-six ans, il possédait une planète. Tundé ferma les yeux. Il ne haïssait pas son père. La haine était une émotion. Les émotions étaient des inefficacités. Il le méprisait. C'était différent. Le mépris était rationnel. Sètondji croyait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ que l'héroïsme consistait à se sacrifier pour les autres. Tundé savait que l'héroïsme consistait à faire payer les autres pour tes sacrifices.

Un bip résonna dans la pièce. — Monsieur, le Drop-Pod est prêt. L'équipe juridique est embarquée. Tundé se leva. Il enfila une combinaison pressurisée sur mesure. Pas une combinaison militaire. Une combinaison ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ de luxe, avec des coutures en fil d'or. Il regarda son reflet dans le miroir. Il ressemblait à son père. Les mêmes pommettes hautes. Le même front large. Mais ses yeux étaient différents. Les yeux de Sètondji brûlaient. Les siens calculaient. — Allons récupérer notre héritage, murmura-t-il.


VI. Les Huissiers de l'Apocalypse

Le hangar de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ lancement du Oppenheimer était une cathédrale de métal. Tundé marchait entre les rangées de Drop-Pods, ses pas résonnant sur le sol en adamantium. Chaque pod était une capsule noire, aérodynamique, conçue pour percer l'atmosphère martienne à Mach 12. Sur le flanc de chaque pod, un logo : une balance dorée. Le symbole de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ la justice. Ou de la Justice™, marque déposée. — Combien de pods ? demanda Tundé. Le Commandant Militaire, un homme trapu nommé Colonel Mbaye, consulta sa tablette. — Cinquante pods. Dix hommes par pod. Cinq cents "Huissiers" au total, Monsieur le Directeur. — Armement ? — Fusils à impulsion non-létale. Gaz lacrymogène. Menottes intelligentes. Drones de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ surveillance. Et... les Contrats. Mbaye tendit à Tundé une liasse de papiers. Tundé les feuilleta. C'étaient des actes de saisie. Des ordres d'expulsion. Des assignations en justice. Chaque document était signé par un juge de la Cour Internationale de La Haye. Tout était légal. Parfaitement légal. — Excellent travail, Colonel. Vous avez briefé les hommes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ ? — Oui, Monsieur. Ils savent qu'ils ne sont pas des soldats. Ils sont des agents d'exécution. Leur mission est de sécuriser les actifs, pas de les détruire. — Et s'ils résistent ? Mbaye hésita. — Alors... on applique le protocole "Dommages Collatéraux Acceptables". — Non. Tundé se tourna vers lui. — Si ils résistent, on se ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ retire. On les laisse mourir de faim. C'est plus propre. Moins de paperasse. — Compris, Monsieur. Tundé monta dans son pod personnel. L'intérieur était luxueux. Sièges en cuir. Écran holographique. Mini-bar. Il s'attacha. — 734, vous restez en orbite. Gérez les communications. — Bien, Monsieur. Bonne chance. — La chance est pour les pauvres. Moi, j'ai ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ des avocats.

Le compte à rebours commença. 10... 9... 8... Tundé ferma les yeux. Il visualisa la descente. Les flammes. L'impact. La poussière rouge. 3... 2... 1... LANCEMENT. Le pod fut catapulté dans le vide. Tundé sentit son estomac se soulever. Même avec la gravité artificielle, la décélération était brutale. Autour de lui, les cinquante pods formaient une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ pluie de météores noirs. Ils traversèrent l'atmosphère martienne. Les boucliers thermiques rougeoyaient. Tundé regarda par le hublot. En bas, il vit le Nyame Dua. Un cadavre de métal à moitié enterré dans le sable. Et autour, les lumières de la colonie. Fragiles. Pathétiques. — Cible verrouillée, annonça l'IA du pod. Impact dans 90 secondes. Tundé ouvrit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ son mini-bar. Il se servit un verre de whisky. Il le but cul sec. Puis il sourit. — Bienvenue chez vous, Papa.

Les pods frappèrent le sol martien comme des coups de marteau. BOOM. BOOM. BOOM. Cinquante cratères s'ouvrirent autour de la colonie. Les portes des pods s'ouvrirent dans un sifflement hydraulique. Les Huissiers sortirent. Ils ne ressemblaient pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ à des soldats. Ils portaient des costumes noirs sous leurs combinaisons pressurisées. Ils tenaient des tablettes dans une main, des fusils dans l'autre. Le Colonel Mbaye activa le haut-parleur externe. — Attention, colons du Nyame Dua. Vous êtes en violation du Code Commercial Interplanétaire, Article 3401. Vous occupez illégalement une propriété privée. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Vous avez dix minutes pour évacuer pacifiquement. Toute résistance sera considérée comme une destruction d'actifs et sera sanctionnée en conséquence.


VII. Le Premier Pas

Tundé sortit de son pod. Il respira l'air martien filtré par son casque. Il sentait le fer. La mort. Il posa le pied sur Mars. Pas de discours historique. Pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ de drapeau planté. Juste un homme d'affaires qui inspectait sa nouvelle acquisition. Le sol était rouge, poussiéreux, parsemé de roches volcaniques. Le ciel était rose pâle, strié de nuages de glace carbonique. C'était laid. Mais Tundé ne voyait pas la laideur. Il voyait le potentiel. Il imagina des dômes de verre. Des jardins suspendus. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Des casinos orbitaux. Des hôtels de luxe creusés dans les falaises de Valles Marineris. Mars n'était pas une planète. C'était une page blanche. Et lui, il allait y écrire l'avenir. — Monsieur, la colonie est à deux kilomètres au nord, annonça le Colonel Mbaye dans son oreillette. — Parfait. Avançons. Le convoi se mit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ en marche. Cinquante Huissiers en combinaison noire, marchant en formation militaire sur le sable rouge. Tundé marchait en tête, ses bottes de luxe laissant des empreintes parfaites dans la poussière. Il regarda autour de lui. À sa gauche, les restes d'un ancien rover chinois, à moitié enterré. Un vestige de la première vague ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ d'exploration, abandonnée après la Grande Récession de 2035. À sa droite, un champ de panneaux solaires brisés. Probablement détruits par une tempête de sable. Et devant lui, au loin, il vit la colonie. Ce n'était pas une cité. C'était un bidonville spatial. Des dômes gonflables rafistolés avec du ruban adhésif. Des conteneurs empilés comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ des Legos. Des câbles électriques qui pendaient comme des lianes. Tundé fronça les sourcils. — C'est ça, l'utopie de mon père ? Un camp de réfugiés ? — Ils ont fait ce qu'ils pouvaient avec les moyens du bord, Monsieur, dit Mbaye. — Les moyens du bord ne valent rien sur un bilan comptable. Tundé ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ activa son scanner biométrique. Il balaya la colonie. Des points rouges apparurent sur son écran. Chaque point était un colon. Chaque colon était un actif. Il compta. 650 points. Exactement comme prévu. Il sourit. — Six cent cinquante brevets ambulants. À un million de dollars pièce, ça fait... Il fit le calcul mental. — 650 millions ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ de dollars. Pas mal pour une journée de travail. — Monsieur, ils nous ont repérés. Ils ferment les portes. Tundé regarda. Effectivement, les sas de la colonie se verrouillaient. Des lumières d'alarme clignotaient. — Bien. Laissez-les paniquer. La peur rend les gens rationnels. Il s'arrêta à cent mètres de la colonie. Il activa son haut-parleur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ externe. — Citoyens du Nyame Dua. Je suis Tundé Kouassi, Directeur des Opérations de la Coalition Terrestre. Je ne suis pas venu ici pour vous tuer. Je suis venu pour vous racheter. Vous avez une dette envers la Terre. Une dette de 47 milliards de dollars. Vous allez la rembourser. Avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ vos corps, vos gènes, et votre travail. Bienvenue dans le capitalisme interplanétaire. Il coupa le haut-parleur. Puis il attendit. Il savait que Sètondji allait sortir. Les héros sortaient toujours.


VIII. Le Miroir Brisé

La porte du sas principal s'ouvrit. Sètondji sortit. Il ne portait pas de combinaison pressurisée complète. Juste un masque respiratoire et une veste ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ thermique usée. Il marchait lentement, comme un homme qui va à l'échafaud. Derrière lui, une petite foule de colons observait depuis les fenêtres des dômes. Des visages maigres, sales, terrifiés. Tundé ne bougea pas. Il attendit que son père arrive à dix mètres. Puis ils se regardèrent. Père et fils. Ils ne s'étaient pas vus en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ personne depuis quinze ans. Quinze années de silence, de rancœur accumulée, de mots non dits qui s'étaient transformés en poison. Sètondji avait vieilli de manière brutale, prématurée. Ses cheveux, autrefois noirs comme l'ébène, étaient maintenant gris acier, presque blancs aux tempes. Son visage était creusé par la fatigue chronique et la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ malnutrition, chaque ride racontant une histoire de sacrifice et de désespoir. Ses yeux, autrefois brillants de conviction et d'espoir, étaient maintenant éteints, vitreux, comme ceux d'un homme qui a vu trop de morts. Tundé, lui, était impeccable. Jeune grâce aux traitements géniques. Fort grâce aux suppléments protéinés et à la gravité ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ artificielle. Riche au-delà de toute mesure terrestre. Il incarnait tout ce que Sètondji avait fui. Tout ce qu'il avait combattu. Et pourtant, il portait son nom. Son sang. Son héritage corrompu. — Bonjour, Papa, dit Tundé. Sètondji ne répondit pas. Il regardait son fils comme on regarde un fantôme. — Tu as l'air fatigué, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ continua Tundé. Tu devrais prendre des vacances. Je connais un bon spa orbital. Massages, thérapie génique, rajeunissement cellulaire. Ça coûte cher, mais je peux t'offrir une séance. Considère ça comme un cadeau de Noël en retard. — Tais-toi. La voix de Sètondji était basse, dangereuse. — Tu n'es pas venu ici pour me ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ sauver. Tu es venu pour nous détruire. — Non, Papa. Je suis venu pour vous monétiser. C'est différent. Tundé fit un pas en avant. — Regarde-toi. Regarde-les. Vous êtes en train de mourir. Vous n'avez plus de nourriture. Plus de médicaments. Plus d'espoir. Dans trois mois, vous serez tous morts. Et pour quoi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ ? Pour un rêve ? Les rêves ne nourrissent pas les enfants. — Nous survivrons, dit Sètondji. Nous avons survécu au crash. Nous survivrons à toi. — Avec quoi ? De l'idéalisme ? De la fierté ? Tundé éclata de rire. — La fierté ne se mange pas, Papa. Crois-moi, j'ai essayé. Il désigna la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ colonie. — Je t'offre une chance. Travaille pour moi. Deviens mon contremaître. Je te paie un salaire. Je nourris tes gens. Ils deviennent mes employés. C'est un bon deal. — Ils ne sont pas à vendre. — Tout est à vendre. Même toi. Tu t'es vendu à l'Union Africaine. Tu t'es vendu à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ l'ONU. Tu t'es vendu à ton rêve. La seule différence, c'est que moi, je paie mieux. Sètondji serra les poings. — Si tu touches à un seul de mes gens, je te tue. — Non, tu ne le feras pas. Tundé retira son casque. L'air martien était glacial, irrespirable, mais il ne cilla pas. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ Il avait des implants pulmonaires. Il pouvait respirer n'importe quoi. — Tu ne me tueras pas, Papa. Parce que tu es un héros. Et les héros ne tuent pas leurs enfants. Même quand leurs enfants sont des monstres. Il s'approcha encore. Maintenant, ils étaient face à face. Tundé était plus grand. Plus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ fort. — Tu veux savoir pourquoi je suis comme ça ? demanda Tundé. Pourquoi je suis devenu ce que je suis ? — Je sais pourquoi. Parce que je t'ai abandonné. — Non. Parce que tu m'as appris que l'amour est une faiblesse. Que la famille est un obstacle. Que le sacrifice est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ noble. Tundé sourit, un sourire triste, presque humain. — Tu m'as appris à être comme toi, Papa. Sauf que moi, je suis honnête. Je ne prétends pas sauver le monde. Je le possède. Sètondji regarda son fils. Et pour la première fois, il vit la vérité. Tundé n'était pas un monstre. C'était un miroir. Un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ miroir qui reflétait tout ce que Sètondji avait sacrifié, tout ce qu'il avait perdu, tout ce qu'il avait détruit pour construire son rêve. — Je suis désolé, murmura Sètondji. — Trop tard pour les excuses, Papa. Tundé remit son casque. — Tu as 72 heures. Après ça, je coupe l'eau. Et on verra qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ survivra le plus longtemps. L'idéaliste ou le capitaliste. Il se retourna et marcha vers ses Huissiers. Sètondji resta seul, debout dans le sable rouge, regardant son fils s'éloigner. Et pour la première fois depuis le crash, il sentit quelque chose qu'il n'avait pas ressenti depuis longtemps. Le désespoir.

Tundé monta dans son pod. Il activa la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ communication avec le Oppenheimer. — 734, préparez le blocus. Aucune ressource ne rentre ou ne sort de la colonie sans mon autorisation. — Bien, Monsieur. Et si ils tentent de s'échapper ? — Laissez-les essayer. Mars est grande. Ils mourront de froid avant d'arriver nulle part. Tundé s'assit dans son fauteuil. Il se servit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ un verre de whisky. Il regarda par le hublot. La colonie était déjà en train de s'éteindre. Les lumières diminuaient. Les gens rentraient chez eux. Il leva son verre. — Bienvenue dans le futur, Papa. Un futur où les dieux sont des actionnaires. Il but. Et quelque part, dans les profondeurs du Nyame Dua, Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ rêvait. Elle rêvait d'un homme qui venait la chercher. Un homme qui sentait l'argent et la mort. Elle rêvait de résister. Mais les rêves ne suffisent pas contre les contrats.


IX. Le Siège

Le pod de Tundé remonta vers l'orbite dans un rugissement de propulseurs. À travers le hublot blindé, il regarda Mars rétrécir lentement, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ comme un ballon qui se dégonfle. La colonie n'était plus qu'un point lumineux dans l'immensité rouge et hostile, une luciole perdue dans un désert cosmique. Un point qu'il allait éteindre méthodiquement, froidement, sans remords. Il activa son écran personnel d'un geste las. Il consulta les rapports en temps réel qui défilaient en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ colonnes vertes phosphorescentes. Le blocus était en place, parfait, hermétique. Cinquante vaisseaux de la Coalition formaient un anneau d'acier autour de Mars, une cage invisible mais absolue. Aucun vaisseau ne pouvait entrer ou sortir sans autorisation explicite de Tundé lui-même. Les Huissiers avaient établi un périmètre de sécurité autour de la colonie, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ un cordon sanitaire de deux kilomètres. Ils avaient planté des balises de surveillance électronique tous les cent mètres. Des drones autonomes patrouillaient le ciel martien en formations géométriques, leurs caméras infrarouges scrutant chaque mouvement. Et dans les sous-sols climatisés du Oppenheimer, les avocats de la Coalition préparaient méticuleusement les contrats de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ travail forcé, rédigeant des clauses en petits caractères qui transformeraient des citoyens libres en actifs corporatifs. Tout était prêt. Tout était calculé. Tout était inévitable. Tundé ouvrit un dossier confidentiel. Le "Projet Éden". C'était son plan à long terme. Transformer Mars en paradis fiscal. Une planète-casino pour les ultra-riches. Pas de lois. Pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ d'impôts. Juste du luxe et de l'immortalité génétique. Les colons actuels ? Ils deviendraient la main-d'œuvre. Les serviteurs. Les cobayes. Amara ? Elle deviendrait la poule aux œufs d'or. Enfermée dans un laboratoire, branchée à des machines, produisant des gènes brevetés jusqu'à ce que son corps s'use. Tundé ne ressentait aucune culpabilité. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ culpabilité était pour les faibles. Il ressentait de l'excitation. L'excitation du chasseur qui vient de piéger sa proie. — Monsieur, nous approchons du vaisseau, annonça l'IA du pod. — Parfait. Préparez-moi un bain chaud et un steak. Du vrai. Pas du synthétique. — Bien, Monsieur. Le pod s'arrima au Oppenheimer. Tundé sortit, retirant son casque. Unit-734 ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ l'attendait avec une serviette chaude et un verre de champagne. — Monsieur, comment s'est passée l'inspection ? — Comme prévu. Mon père est têtu, mais il finira par plier. Ils plient toujours. — Et si il ne plie pas ? Tundé prit le verre. Il le fit tourner, regardant les bulles monter. — Alors je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ le regarderai mourir. Et j'hériterai quand même. Il but une gorgée. — 734, envoyez un message à la Terre. Aux médias. Dites-leur que la Coalition a "secouru" les colons de Mars. Que nous sommes des héros. Préparez des images de propagande. Des enfants qui sourient. Des drapeaux qui flottent. — Mais... les colons ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ ne sourient pas, Monsieur. — Alors payez des acteurs. La vérité est ce que les gens croient, 734. Pas ce qui s'est passé. Tundé marcha vers sa suite. Il s'arrêta devant une fenêtre panoramique. Mars tournait en dessous. Belle. Froide. Indifférente. — Dans cent ans, pensa-t-il à voix haute, on racontera cette histoire comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ une épopée. Le fils qui a sauvé la colonie de son père. Le héros qui a apporté la civilisation à Mars. Il sourit. — Et personne ne se souviendra que j'étais le méchant. Parce que les méchants qui gagnent deviennent des légendes. Il leva son verre vers la planète rouge qui tournait lentement, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ indifférente aux drames humains qui se jouaient à sa surface. — À toi, Papa. Merci de m'avoir appris que la morale est un luxe que seuls les riches peuvent se permettre. Merci de m'avoir montré que l'amour est une faiblesse et que la famille est un obstacle au succès. Il but lentement, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ savourant le goût amer de la victoire. Et en bas, dans la colonie assiégée, Sètondji regardait le ciel nocturne de Mars et se demandait si Dieu existait vraiment. Parce que si Dieu existait, il avait un sens de l'humour cruel, sadique, presque artistique dans sa perversité. Il avait envoyé son propre fils, sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ propre chair et son propre sang, pour le détruire. Et le pire, c'était que Sètondji ne pouvait pas le haïr. Il ne pouvait que se haïr lui-même. Car au fond, Tundé avait raison. Ils étaient pareils. Juste des priorités différentes. Deux faces de la même pièce de monnaie corrompue.

Le vent martien soufflait doucement, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​​‌‌​‌‌​ soulevant la poussière rouge en volutes fantomatiques. Quelque part, un enfant pleurait. Quelque part, une mère priait. Quelque part, un homme chargeait son fusil. La guerre n'avait pas encore commencé. Mais elle était inévitable. Comme la gravité. Comme la mort. Comme l'héritage empoisonné des pères.