TADOW
// CH_06

Le Bois Sacré

LOC:Vaisseau *Nyame Dua* (Niveau 4 - Jardins Hydroponiques) / *Flashback* : Svalbard, NorvègeDAT:20 Octobre 2060 (8 jours après le décollage) / *Flashback* : 1 mois avantPOV:Makena

I. Le Cri des Racines

Makena ne dormait jamais vraiment. Depuis le départ, elle flottait dans un état de transe légère, une demi-conscience où son rythme cardiaque se synchronisait avec la pulsation lente, presque hypnotique, des pompes à eau qui irriguaient les veines du vaisseau. Elle rêvait de terre. De vraie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ terre. Noire, grasse, pleine de vers luisants et de bactéries anaérobies, l'odeur puissante et animale de l'humus après l'orage dans la vallée du Rift. Elle sentait la chaleur lourde du soleil sur sa peau, le bourdonnement des abeilles sauvages, le goût minéral de la poussière rouge. Puis, le rêve changea. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ terre devint grise. Poussiéreuse. Morte. Le soleil devint une boule froide, lointaine, un œil aveugle. Et elle entendit un cri.

Elle ouvrit les yeux brusquement, inspirant une goulée d'air recyclé trop sec qui lui brûla la gorge comme de la craie. Le cri n'était pas dans sa tête. C'était une alarme silencieuse, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ vibratoire, que seul son implant cochléaire modifié de Botaniste-Shaman percevait. Une fréquence inaudible pour les autres, mais qui pour elle sonnait comme un glas. Un pic de stress éthylène massif. Les plantes souffraient. Elles hurlaient.

Makena se détacha de sa couchette végétale – un hamac tressé de fibres de chanvre synthétique et de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ vraies lianes qu'elle avait fait pousser elle-même avant le départ pour se souvenir de la texture du bois – et se propulsa à travers la Serre Centrale avec l'agilité d'un singe arboricole, utilisant les poignées vertes dissimulées dans le feuillage dense. C'était son royaume. Une cathédrale de verdure suspendue dans le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ vide sidéral, isolée du froid par trois couches de céramique. Le Nyame Dua n'était pas un vaisseau classique en métal froid et stérile comme ceux d'AresCorp, conçus pour des machines. C'était un vaisseau-jardin, un poumon volant. Sètondji avait compris ce que la NASA et SpaceX avaient oublié dans leur course ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ à la performance : on ne survit pas mentalement dans une boîte de conserve pendant six mois sans devenir fou. Il faut du vert. Il faut de la vie. Il faut savoir que quelque chose pousse, meurt et renaît pendant qu'on dort.

Mais ce matin, le vert était malade. L'odeur était la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ première alerte. Pas l'odeur sucrée et rassurante de la photosynthèse, mais l'odeur âcre, poivrée, de la défense chimique. L'odeur de la guerre végétale.

Elle arriva devant le Secteur C : Les Céréales Modifiées. Le maïs pourpre, une variété ancienne qu'elle avait génétiquement éditée avec des gènes de tardigrades pour résister aux radiations ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ cosmiques et produire de l'oxygène la nuit, était en train de muter. Les tiges, normalement droites et fières comme des lances masaï, se tordaient en spirales convulsives, comme prises de crampes violentes. Les feuilles viraient au violet sombre, presque noir, suintant une sève épaisse et huileuse qui formait des perles flottantes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ en microgravité. Et surtout, elles bougeaient. Pas le mouvement lent et gracieux du phototropisme cherchant la lumière du simulateur solaire. Un mouvement saccadé, violent, brusque. Comme un animal piégé qui se débat contre les barreaux de sa cage.

— Qu'est-ce qui vous arrive, mes filles ? chuchota Makena, posant ses mains nues sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ la paroi en polycarbonate, cherchant le contact vibratoire.

Elle activa son interface rétinienne. Les données défilèrent en rouge sur sa vision périphérique, superposées à la réalité. Analyse spectrale : Chlorophylle instable. Production d'alcaloïdes toxiques en hausse de 400%. Taux de radiation : Nominal. Facteur inconnu détecté : Résonance Magnétique Exogène.

Ce n'était pas la biologie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ qui déraillait. C'était la physique. Les plantes réagissaient au moteur magnétique du vaisseau, ou pire, à quelque chose dehors, dans le vide. Elles sentaient le vide, l'absence de vie autour d'elles, et elles essayaient de fuir. Elles paniquaient. Jaxx arriva en flottant deux minutes plus tard, son bras mécanique grinçant légèrement (il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ refusait de le graisser, disant que le bruit gardait les gens alertes, mais Makena savait qu'il aimait juste faire peur aux bleus). Il avait l'air de n'avoir pas dormi depuis le départ, ses yeux gris cernés de poches sombres, sa peau pâle luisant de sueur froide. Il tenait une tablette ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ de contrôle qui clignotait furieusement. — J'ai vu l'alerte bio sur le pont, grogna-t-il, s'accrochant à une rampe avec sa main valide. Dis-moi que tu ne vas pas nous empoisonner l'air, Makena. Le taux de CO2 a grimpé en flèche dans le secteur C. Les capteurs s'affolent. Si ça continue, les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ filtres vont saturer. — Elles ne nous empoisonnent pas, Jaxx. Elles ont peur. Elles crient. — Les plantes n'ont pas peur. C'est de la salade. C'est de la chimie organique, point barre. Règle le problème. Si le taux d'O2 baisse de 5%, je coupe l'alimentation en eau du secteur et je recycle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ tout en biomasse pour le composteur. On mangera de la pâte d'algues spiruline jusqu'à Mars, ça m'est égal. La survie prime sur la gastronomie.

Makena se tourna vers lui, ses yeux noirs, profonds comme des puits, lançant des éclairs de colère froide. — Touche à une seule feuille avec ton bras de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ ferraille, et je coupe ta production d'alcool de contrebande, Jaxx. Je sais que tu distilles du sucre de mes betteraves dans la salle des machines avec Bakary. Je sais exactement combien de litres vous cachez derrière le convertisseur thermique secondaire. Et je sais que tu en bois pour oublier que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ tu as peur aussi.

Jaxx grimaça, un demi-sourire tordant ses lèvres minces. Il leva les mains en signe de reddition, mais ses yeux restaient durs. — D'accord, Maman Sorcière. T'as gagné cette manche. Mais t'as deux heures. Après, je purge. C'est le protocole de sécurité biologique. Je ne peux pas risquer une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ contamination de l'habitat. La survie de l'équipage prime sur tes expériences de jardinage. Et je ne plaisante pas.

Il repartit en se propulsant d'un coup de pied sec contre la cloison, disparaissant dans le couloir. Makena resta seule avec ses monstres. Elle entra dans le sas de décontamination. L'air à l'intérieur était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ saturé d'hormones de stress végétal, une odeur âcre de sève brûlée et de poivre qui piquait les yeux et la gorge. Elle s'approcha du plant de maïs le plus tordu. Il faisait deux mètres de haut, ses racines aériennes cherchant désespérément une prise dans le vide, griffant l'air comme des doigts ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ décharnés, cherchant de la terre qui n'existait pas. Elle ferma les yeux et posa son front contre la tige chaude et vibrante. Elle sentit la pulsation chaotique de la sève. Elle ne scanna pas. Elle écouta. Elle remonta le fil de l'ADN. Elle plongea dans la mémoire génétique de la plante. Elle se souvint ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ d'où venaient ces graines. Du froid. Du grand froid. De la glace éternelle où le temps s'arrête.


II. Le Temple de Glace (Flashback)

Svalbard Global Seed Vault, Archipel du Svalbard, Norvège. Un mois plus tôt.

Le vent hurlait comme une banshee démente, soulevant des tourbillons de neige dure qui fouettaient les parkas thermiques ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ comme des milliers d'aiguilles de verre. Il faisait nuit. La nuit polaire. Celle qui dure six mois et qui rend fous les hommes les plus solides. Le thermomètre affichait -45°C, ressenti -60°C avec le facteur vent. Makena ajusta ses lunettes thermiques. Devant elle, le monolithe de béton sortait de la montagne glacée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ comme une dent de géant brisée, éclairé par une lueur verte spectrale : une aurore boréale qui dansait au-dessus d'eux, indifférente à leurs petits crimes humains. L'Arche de Noé végétale. Le coffre-fort de l'humanité. Là où dormaient toutes les graines du monde en cas d'apocalypse. Mais l'apocalypse avait déjà commencé, silencieusement, et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ personne n'était venu les chercher. La porte était scellée depuis dix ans, depuis la Guerre de l'Eau.

Elle n'était pas seule. Quatre hommes l'accompagnaient. Des mercenaires silencieux, des anciens Spetsnaz payés une fortune en crypto-non-traçable par Sètondji. Ils étaient armés de fusils à impulsion électromagnétique (pour ne pas déclencher d'avalanches avec le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ bruit) et de drones "mouches" de reconnaissance. Ils bougeaient avec une efficacité létale, sans un mot inutile. — On a dix minutes avant le passage du satellite de surveillance d'AresCorp, dit le chef d'équipe, un Russe nommé Volkov (pas de lien avec Elena, espérait-elle, juste un nom commun) dans sa radio ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ cryptée. Après ça, on sera visibles comme des lucioles dans le noir sur leurs scanners thermiques. — C'est suffisant, répondit Makena, sa voix calme malgré le froid qui mordait ses poumons à chaque inspiration. La serrure est biométrique, mais elle a une faiblesse. Elle est conçue pour reconnaître les vivants, pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ les morts. Et nous sommes des fantômes.

Elle s'approcha de la lourde porte en acier blindé couvert d'une couche de givre de dix centimètres. Elle ne sortit pas d'explosifs, ni de décodeur numérique ultra-sophistiqué. Elle sortit un petit flacon de verre contenant une poudre verte fluorescente. Des spores de champignon Mycelium-X, une souche ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ mutante qu'elle avait découverte dans les forêts radioactives de la Zone d'Exclusion de Tchernobyl cinq ans plus tôt. Un organisme capable de manger le béton et de court-circuiter l'électronique organique en mimant des signaux nerveux complexes. Elle souffla la poudre dans la fente du lecteur rétinien. Une, deux, trois secondes. Le mycélium s'activa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ au contact de la chaleur résiduelle du système. Il crût à une vitesse folle, pénétrant les circuits, simulant un iris humain, puis mille iris, saturant le système de données "vivantes". Le voyant de sécurité passa du rouge au vert clignotant. Le mécanisme gémit, la glace craqua sous la pression des vérins ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ hydrauliques réveillés. La porte s'ouvrit avec un soupir lourd, libérant un nuage de condensation ancienne.

Ils entrèrent dans le tunnel descendant. Le vent du dehors s'arrêta brusquement. Le silence tomba, lourd, sacré, oppressant. L'air était glacial, sec, pur. Pas une poussière. Des millions de graines dormaient ici, dans des caisses empilées sur des kilomètres d'étagères ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ creusées à même le pergélisol naturel. Le blé des pharaons. Le riz de l'Himalaya. Le maïs des Aztèques. L'orge des Vikings. Mais Makena ne voulait pas celles-là. Celles-là étaient archivées, mortes, en stase. C'étaient des pièces de musée pour un monde qui n'existait plus, un monde tempéré et clément. Elle voulait les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ "Interdites". Le Secteur Oméga.

— C'est au fond, dit-elle, consultant son plan holographique volé projeté par son bracelet. Niveau -3. Zone de Confinement Biologique.

Ils marchèrent. Le bruit de leurs bottes à crampons résonnait dans la cathédrale de glace comme une profanation. Au fond du tunnel principal, une autre porte. Noire. Massive. Marquée du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ logo de l'ONU et d'un avertissement en rouge clignotant : DANGER BIOLOGIQUE NIVEAU 4. QUARANTAINE ABSOLUE. TIR À VUE. — Madame ? fit le mercenaire, hésitant, son fusil braqué sur l'ombre. On nous a dit "graines", pas "armes bio". Sètondji ne nous paie pas pour ramener la peste noire ou un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ virus zombie. — Ce sont des armes, dit Makena, posant sa main gantée sur le métal froid de la porte. Des armes de vie. Pour coloniser une planète morte comme Mars, il ne faut pas des plantes sages. Il ne faut pas du blé domestique qui attend la pluie. Il faut ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ des guerrières. Il faut des survivantes qui savent manger la pierre.

Sètondji avait payé très cher pour savoir que l'ONU stockait ici, en secret absolu, les résultats des expériences génétiques ratées ou jugées "trop invasives" par les comités d'éthique des années 2030. Des plantes capables de pousser dans l'acide, de briser ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ le basalte pour trouver de l'eau, de survivre au vide spatial. Des monstres créés en laboratoire et enfermés ici par peur qu'ils ne dévorent la biosphère terrestre fragile. Makena posa sa main sur le panneau de contrôle. Elle tapa le code que Sètondji lui avait donné (acheté à un diplomate corrompu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ de Genève qui avait besoin d'un nouveau foie cloné). Accès Autorisé. Bienvenue, Administrateur Ghost.

La porte s'ouvrit. La salle était petite. Juste une étagère centrale isolée au centre de la pièce. Des boîtes en plomb, scellées sous vide. Mais devant les étagères, il y avait quelque chose. Un Gardien. Un droïde de combat bipède de classe ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ Cerberus. Vieux modèle de l'OTAN, mais fonctionnel. Il s'activa à leur approche, ses yeux rouges s'allumant dans la pénombre, scannant leurs signatures thermiques. — Arrêtez-vous. Zone Interdite. Sa voix était synthétique, brisée par le froid.

Le chef des mercenaires n'attendit pas. Il tira une rafale EMP ciblée. Le droïde vacilla sous le choc, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ mais ne tomba pas. Son blindage était renforcé contre les IEM. Il leva son bras-canon rotatif. — Menace détectée. Extermination.

— Non ! cria Makena. Ne tirez pas sur les graines ! Les balles vont percer le plomb ! Elle courut vers le droïde. Folie pure. Suicide tactique. Elle sortit une autre fiole de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ sa ceinture. De l'acide formique concentré, extrait de fourmis géantes génétiquement modifiées d'Amazonie. Un acide capable de ronger le titane. Elle glissa sous le bras du robot qui s'abaissait pour tirer, et lança le contenu de la fiole sur les joints du cou, là où le blindage était le plus fin. L'acide ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ fuma instantanément, une fumée blanche et toxique. Le métal siffla. Le droïde tira une rafale au hasard, pulvérisant un mur de glace derrière eux, avant de s'effondrer lourdement, sa tête à moitié détachée pendouillant tristement. — Vous êtes folle ! hurla le mercenaire, la relevant brutalement. Vous auriez pu vous faire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ couper en deux ! — Je suis pressée, répondit Makena, le souffle court, essuyant des éclats de glace de son visage. Et on n'a plus que deux minutes.

Elle ouvrit la première boîte en plomb avec des mains tremblantes. À l'intérieur, sur un lit de gel nutritif bleu, reposaient des graines noires, luisantes, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ grosses comme des poings d'enfants. Elles pulsaient légèrement même dans le froid absolu, émettant une faible chaleur infrarouge. Zea Mays "Invictus". Maïs Martien. Projet Genesis. Abandonné en 2038 après qu'il a "mangé" un laboratoire entier en Arizona en une nuit.

Elle sentit une connexion immédiate, presque douloureuse. Une faim. Ces graines voulaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ sortir. Elles voulaient un monde à manger. Elles criaient dans sa tête. Manger. Pousser. Vivre. — On prend tout, dit-elle, refermant la boîte. — Tout ? Il y en a pour cinquante kilos. Ça va ralentir l'extraction. — Chaque boîte. Nous ne reviendrons jamais. C'est l'avenir de l'humanité qui est dans ces boîtes, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ pas dans les vôtres.

Soudain, une alarme générale. Stridente, hurlante. Des gyrophares rouges s'allumèrent partout, transformant la glace en scène de crime. — Intrusion confirmée ! cria le mercenaire en regardant son scanner. Ils ont réactivé le réseau satellite ! Drones de combat en approche rapide ! On a trente secondes !

La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ course vers la sortie fut un cauchemar flou. Makena courait, serrant la caisse de plomb contre sa poitrine comme un enfant mort, le poids manquant de la faire tomber à chaque pas sur le sol glissant. Derrière elle, les mercenaires tiraient pour couvrir la retraite. Des explosions sourdes ébranlaient le tunnel. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ Des cris. Un des hommes tomba, touché à la jambe par un tir de drone volant qui venait d'entrer dans le tunnel principal. Il glissa sur la glace, laissant une traînée rouge vif. — Laissez-moi ! hurla-t-il, dégainant une grenade à plasma. Partez !

Le chef hésita. Makena s'arrêta. — Non. On ne laisse ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ personne. — Madame, il est foutu ! L'artère fémorale est touchée ! Il va se vider en deux minutes ! Makena posa la caisse. Elle se jeta à genoux près du blessé. Elle posa ses mains sur la plaie béante d'où le sang giclait par jets rythmiques. Elle ne pouvait pas le guérir. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ Pas ici. Pas maintenant. Elle n'était pas médecin. Mais elle pouvait utiliser ce qu'elle avait. Elle était botaniste. Elle sortit une poignée de Mycelium-X de sa poche. — Ça va faire mal, dit-elle en le regardant dans les yeux. Tiens bon. Elle plaqua la poudre directement sur la plaie ouverte. Le champignon réagit au sang ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ chaud et riche en oxygène. Il se solidifia instantanément, créant un bouchon biologique dur comme du béton, arrêtant l'hémorragie mais brûlant les chairs et se liant aux nerfs. L'homme hurla un son inhumain et s'évanouit de douleur. — Portez-le ! ordonna Makena au chef, se relevant, le regard terrible, ses mains couvertes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ de sang et de spores vertes. Il vivra. Il aura une jambe en bois vivant, mais il vivra.

Ils sortirent dans la tempête, traînant le corps inerte. L'hélicoptère furtif de Sètondji attendait, pales tournant dans le blizzard, moteur hurlant contre le vent. Ils jetèrent les caisses, puis le blessé, puis ils montèrent. L'appareil ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ décolla lourdement au moment où des véhicules blindés de la sécurité norvégienne arrivaient sur le site, phares perçant la nuit polaire. Makena regarda le coffre-fort s'éloigner par le hublot, disparaissant dans la tempête de neige. Elle venait de voler l'avenir. Elle venait de libérer les monstres. Et elle savait, au fond d'elle, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ qu'elle venait de condamner la Terre à rester stérile, car elle emportait avec elle les seules graines capables de survivre à ce qui venait. Elle était une voleuse de vie.


III. La Symbiose

Retour au présent. Vaisseau Nyame Dua.

Makena rouvrit les yeux, le souvenir du froid polaire se dissipant lentement sous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ la chaleur humide de la serre orbitale. Elle comprenait maintenant. Le maïs Invictus ne souffrait pas. Il se souvenait. Il se souvenait du froid du Svalbard. Et il reconnaissait le froid de l'espace derrière la fine coque du vaisseau. Il sentait le vide absolu à quelques mètres, séparé seulement par trois couches de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ céramique et d'aluminium. Il reconnaissait l'ennemi. Il essayait de sortir pour se battre. Les spirales n'étaient pas des convulsions de douleur. C'étaient des vrilles. Des foreuses. Ces plantes avaient été conçues pour percer la roche martienne, le permafrost dur comme du diamant. Elles essayaient de percer la coque pour atteindre le vide, croyant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ y trouver de la place pour grandir, attirées par les radiations cosmiques dont elles se nourrissaient avidement. Elles allaient tuer tout le monde. Une brèche dans le Secteur C, et c'était la décompression explosive. Le vide aspirerait l'air, les plantes, et l'équipage.

Jaxx avait raison. Il fallait purger. Les incinérer avant qu'elles ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ ne percent le mur. C'était la logique. Mais si elle purgeait, ils perdaient 40% de leur stock alimentaire futur. Ils mourraient de faim dans six mois, une fois les rations sèches épuisées. C'était la mort lente contre la mort rapide.

— Non, dit Makena, sa voix ferme dans le silence bruissant de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ la serre. On ne tue pas ce qu'on ne comprend pas. On négocie.

Elle sortit son couteau de ceinture. Une lame courbe traditionnelle, un panga miniature qu'elle utilisait pour les greffes délicates. Non pas pour couper la plante. Pour se couper elle. Elle entailla la paume de sa main gauche. Une coupure nette, précise, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ rituelle. Une bulle de sang rouge sombre perla, parfaitement ronde en microgravité, flottant comme un rubis liquide, vibrant de sa propre vie. Elle guida la perle de sang vers la tige du maïs mutant, la poussant doucement du bout du doigt, comme on offre une friandise à un fauve.

— Prends, murmura-t-elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ en Xhosa, la langue de ses ancêtres, celle des invocateurs de pluie. Ceci est le pacte. Je te nourris. Tu nous nourris. Mais tu restes dans la boîte. Tu ne sors pas. Tu es chez toi ici. Nous sommes ta terre maintenant.

La perle de sang toucha la feuille violette. La plante ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ l'absorba. Instantanément. Comme une éponge assoiffée dans le désert. La tige frémit violemment, une secousse qui parcourut toute la plante, puis se figea. La couleur violette s'éclaircit pour revenir à un vert profond, veiné de rouge sang. Les spirales se détendirent légèrement, relâchant la pression sur la paroi du vaisseau. La plante ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ avait goûté à l'ADN humain. Elle avait compris. Elle avait reconnu la signature chimique de son gardien. Sa survie dépendait de celle de l'hôte. Symbiose. Elle n'était plus une plante sauvage cherchant à s'évader. Elle était domestiquée par le sang. Elle était liée.

L'alarme silencieuse dans la tête de Makena s'arrêta, remplacée par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ un bourdonnement satisfait, presque ronronnant, une vibration basse dans ses os. Le calme revint dans la serre. Mais Makena savait que ce n'était qu'un sursis. Ces plantes n'étaient pas terrestres. Plus maintenant. Elles avaient bu du sang humain. Elles avaient goûté à l'espace. Elles mutaient. Ce qu'elles produiraient comme fruits... personne ne pouvait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ le dire. Peut-être du poison. Peut-être de l'ambroisie. Peut-être des fruits qui donneraient la vision, ou la folie, ou l'immortalité.

La porte du sas s'ouvrit de nouveau avec un chuintement pneumatique. Nyla était là, flottant timidement avec son petit sécateur, les yeux écarquillés par l'atmosphère lourde et chargée de phéromones. Elle tenait le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ sécateur comme une arme. — Jaxx a dit que tu avais besoin d'aide pour... pour la purge ? Il a dit de préparer les incinérateurs à plasma. Il a dit que ça allait puer. Makena se tourna, cachant sa main bandée derrière son dos. — Il n'y aura pas de purge, Nyla. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ jardin a juste eu faim. Il faisait une crise d'hypoglycémie. — Faim de quoi ? D'engrais ? — De sacrifice.

Makena regarda ses "filles". Elles étaient calmes maintenant, se balançant doucement dans le courant d'air de la ventilation. Mais elles avaient changé. Elles étaient plus... attentives. Elles semblaient regarder Nyla avec des yeux ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ invisibles, sentant sa chaleur, son sang. — Viens, dit Makena, tendant sa main valide. Il faut qu'on leur parle. Il ne faut plus jamais qu'elles se sentent seules ou abandonnées. Sinon, elles nous mangeront pour combler le vide. Elles mangeront le vaisseau.

Nyla s'approcha, ne comprenant pas tout, mais sentant la lourdeur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ sacrée de l'instant, la magie ancienne qui imprégnait la haute technologie. Elle vit la goutte de sang séché flottant encore près d'une feuille, orbitant comme une lune microscopique. — C'est ça, être un pionnier ? demanda la jeune fille d'une voix tremblante. Donner son sang pour faire pousser des tomates ? ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ C'est ça le prix ? Makena sourit, un sourire de vieille sorcière bienveillante mais terrifiante, un sourire qui avait vu la fin du monde et qui avait décidé de planter un jardin dessus. — Non, répondit-elle en regardant le vide étoilé à travers le dôme transparent, là où la Terre n'était plus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​‌​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​​​ qu'un souvenir brillant. C'est ça, être une proie qui décide de devenir un dieu.

Elle tendit le sécateur à Nyla. — Au travail. On a un monde à nourrir. Et il a très faim. Ne le fais pas attendre.

(Fin du Chapitre 6)