TADOW
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Le Briefing

LOC:AresCorp Global QG - Genève, Suisse (La "Tour de Glace")DAT:20 Octobre 2060 (Même moment que Chapitre 6)POV:Commandante Elena Volkov

I. La Tour de Glace

Genève n'était plus la ville des diplomates, des banquiers discrets et des montres de luxe. C'était la forteresse de l'eau. Le dernier bastion. Depuis que les glaciers alpins avaient fondu dans les années 30, le lac Léman était devenu l'un des plus grands réservoirs d'eau douce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ sécurisés d'Europe. Une mer intérieure d'or bleu. Et AresCorp s'était assis dessus comme un dragon sur son or, construisant sa citadelle directement sur la rive.

Le Quartier Général, surnommé la "Tour de Glace" par les locaux (qui n'avaient pas le droit de l'approcher à moins de deux kilomètres), était un monolithe ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ de verre photochromique et d'acier de deux cents étages qui perçait la couche de pollution grise recouvrant l'Europe Centrale. Une aiguille parfaite, aseptisée, qui semblait dire au ciel : nous sommes plus forts que toi. À l'intérieur, l'air était purifié, ionisé, maintenu à une température constante de 21 degrés et parfumé ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ au pin synthétique pour rappeler les forêts disparues. Dehors, il fallait un masque à filtration active pour ne pas cracher ses poumons au bout de dix minutes.

Elena Volkov détestait cet endroit. Elle détestait la perfection glacée des couloirs. Elle détestait la moquette insonorisée qui étouffait le bruit rassurant de ses bottes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ militaires. Elle détestait la lumière parfaite, sans ombre, qui donnait à tout le monde l'air de mannequins en cire, lissant les rides, effaçant la fatigue. Elle détestait le café, trop raffiné, servi par des drones silencieux, qui n'avait pas le goût de brûlé et de terre du café de terrain.

Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ se tenait devant la grande baie vitrée du 150ème étage, son bureau personnel, regardant le lac noir en contrebas. Des patrouilleurs hydroglisseurs d'AresCorp sillonnaient la surface, leurs projecteurs puissants balayant les rives boueuses pour chasser les "buveurs clandestins" – des réfugiés climatiques qui tentaient de remplir des bidons d'eau polluée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ avant de se faire tirer dessus par les drones sentinelles. Son reflet dans la vitre lui renvoya l'image d'une femme de quarante-deux ans qui en paraissait cinquante. Les cheveux gris coupés court à la garçonne, une cicatrice verticale traversant son sourcil gauche et descendant jusqu'à la pommette (souvenir d'une émeute de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ la soif à Jakarta), et cet uniforme noir impeccable, sans plis, qui lui servait d'armure contre le monde. Commandante de la Sécurité Globale. Le titre sonnait bien. Il inspirait la peur. En réalité, elle savait ce qu'elle était : le chien de garde du Conseil d'Administration. Un chien de garde très ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ bien payé, nourri aux meilleures croquettes, mais un chien quand même.

Son intercom de bureau bippa. Une lumière rouge douce. Urgence prioritaire. — Commandante ? Le Conseil est prêt. Ils s'impatientent. Le cours de l'action oscille.

Elle se retourna. Un jeune assistant, pâle, nerveux, presque transparent, se tenait à la porte. Il n'osa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ pas croiser son regard d'acier. Il fixait ses chaussures comme si sa vie en dépendait. — J'arrive, dit-elle d'une voix qui ne trahissait aucune émotion. Dites-leur de préparer les graphiques de projection.

Elle ajusta sa veste, vérifia machinalement que son arme de service – un P229 compact modifié – était bien calée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ dans son holster d'épaule invisible sous le tissu (elle était la seule autorisée à porter une arme létale dans cette zone, privilège de sa fonction), et marcha vers la Salle du Conseil. Chaque pas résonnait dans sa tête comme un compte à rebours. Elle allait devoir expliquer à douze des personnes les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ plus puissantes et les plus paranoïaques de la planète pourquoi un vaisseau cargo de classe Titan avait disparu des radars avec une cargaison volée valant plus que le PIB de la France. Et surtout, pourquoi elle ne l'avait pas encore abattu alors qu'elle en avait les moyens.

II. Les Masques de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Venise

La Salle du Conseil ressemblait à un temple grec revisité par Apple et un dictateur minimaliste. Une table ovale en marbre blanc de Carrare, douze sièges ergonomiques en cuir noir, et un mur entier transformé en écran haute résolution affichant en temps réel les flux de données boursières de Tokyo, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ New York et Shanghai. Mais les sièges étaient vides. Les douze membres du Conseil d'Administration d'AresCorp ne se déplaçaient pas physiquement pour des broutilles comme une brèche de sécurité majeure. Ils ne respiraient pas le même air que leurs employés. Ils étaient présents par hologrammes. Douze silhouettes bleutées, plus ou moins nettes selon ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ la qualité de leur connexion quantique depuis leurs bunkers privés aux Maldives (maintenant sous l'eau), en Nouvelle-Zélande ou dans les montagnes de Patagonie. Ils ne montraient pas leurs visages. L'anonymat était le luxe ultime des ultra-riches. Ils portaient des avatars : des masques de théâtre vénitien, des têtes de lion, des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ formes géométriques abstraites.

— Commandante Volkov, dit une voix synthétique, déformée pour être méconnaissable, venant d'un masque de "Dottore" au bout de la table. Siège Numéro 1. Le Président. Nous attendons votre rapport. Le cours de l'action a chuté de 0,4% ce matin à cause des rumeurs sur les réseaux sociaux. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ On parle d'un vol de vaisseau. On parle d'incompétence.

Elena s'avança au centre de la pièce. Elle ne salua pas. Elle n'était pas là pour faire des courbettes. Elle activa l'holotable centrale d'un geste sec. Une projection 3D du système Terre-Lune apparut, flottant au milieu des masques. Un point rouge clignotait, s'éloignant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ rapidement de l'orbite géostationnaire, laissant une traînée vectorielle derrière lui. — Cible identifiée : Nyame Dua, ex-Ares-IV. Vaisseau cargo lourd de classe Titan, immatriculation effacée. — Modifié ? demanda un masque de "Colombine" (Siège 4, probablement la responsable des Médias, vu son souci de l'image). — Illégalement, répondit Elena. Blindage renforcé contre les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ radiations, propulsion hybride ionique-nucléaire non déclarée et instable, et... ceci. Elle fit un geste de "pincement" dans l'air. L'image zooma sur la structure interne du vaisseau. — Ils ont ajouté des modules d'habitat centrifuges et une serre hydroponique massive occupant 40% du volume utile. Ce n'est pas un cargo, mesdames et messieurs. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ C'est une arche. Un écosystème fermé.

Un murmure parcourut les hologrammes. Des échanges de données cryptées invisibles. — Une arche ? Pour aller où ? demanda le masque du "Lion" (Siège 8, Défense et Armement). Il n'y a nulle part où aller. Les stations orbitales sont pleines. La Lune est une zone ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ minière interdite. — Mars, dit Elena.

Un rire sec éclata. Le masque de "Pantalone" (Siège 3, Finances). — Mars ? C'est un suicide. Nos propres simulations, qui ont coûté deux milliards, donnent un taux de survie de 3% pour une colonie de cette taille sans support logistique continu de la Terre. L'atmosphère est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ trop fine, les radiations trop fortes, le sol trop toxique. C'est une tombe à ciel ouvert. Qui est le capitaine de ce navire de fous ?

Elena fit apparaître le dossier de Sètondji. — Sètondji Kouassi. Ex-magnat de l'immobilier à Lagos et Abidjan, devenu... prophète, semble-t-il, après la mort de sa fille. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Il a liquidé tous ses actifs – immobiliers, cryptos, réserves d'eau – pour financer ce projet en secret via des sociétés écrans. Il a acheté les meilleurs esprits, les meilleurs bras. Elle fit défiler les visages des membres clés. Amara Diop (Astrophysique). Makena (Bio-ingénierie). Koffi (Cyber-guerre – un simple point d'interrogation ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ pour lui, car il n'avait pas de dossier officiel). — Et lui. Le visage de Jaxx apparut en grand. Son vrai nom : Jackson Miller. Matricule : USMC-458-Bravo. Statut : Déserteur / Mercenaire / Terroriste Environnemental / Recherche Prioritaire.

Le cœur d'Elena rata un battement, comme à chaque fois qu'elle voyait ce visage, même sur un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ écran froid. Sur la photo, il était plus jeune. Il avait encore ses deux bras. Il souriait, un cigare bon marché au coin des lèvres, assis sur la carcasse fumante d'un tank des milices de l'eau détruit lors du Siège de Lagos. Il avait l'air invincible. C'était il y a quinze ans. Jaxx. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Son sergent. Son mentor. L'homme qui lui avait appris qu'un bon soldat n'est pas celui qui tue le plus, mais celui qui ramène son équipe en vie, quel qu'en soit le prix. L'homme qu'elle avait laissé pour mort dans les ruines d'une usine de dessalinisation pour sauver sa propre carrière et, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ accessoirement, la ville.

— Miller, grogna le masque du Lion. Le "Boucher de Lagos". Je croyais qu'il était mort. Son dossier indiquait MIA (Porté Disparu). — Il est coriace, dit Elena, sa voix parfaitement neutre, masquant le tourbillon dans sa poitrine. Il est le chef de la sécurité à bord. Et le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ chef mécanicien. Il a conçu les modifications du moteur. C'est lui qui fait tenir ce tas de ferraille ensemble.

— Commandante, coupa le Dottore, impatient. Nous ne sommes pas ici pour faire de la biographie sentimentale. Ce vaisseau a violé l'espace aérien d'AresCorp, volé du matériel breveté (notamment des semences classifiées ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Niveau 4 au Svalbard, nous venons d'avoir la confirmation par nos équipes de nettoyage sur place), et représente un risque de relations publiques majeur. S'ils meurent en direct dans l'espace, c'est mauvais pour le business – ça montre que l'espace est dangereux, ça freine nos investisseurs touristiques. S'ils réussissent... c'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ pire. — Pourquoi pire ? demanda Colombine. — Parce que ça donnerait de l'espoir aux Zones Grises, répondit le Dottore. Si des "Rats" peuvent coloniser Mars sans nous, alors à quoi sert AresCorp ? À quoi sert notre monopole sur la technologie de survie ? C'est un précédent inacceptable. L'espoir est mauvais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ pour le contrôle. — Quelle est votre recommandation ? demanda Pantalone. — Abattez-le.

Le mot tomba comme un couperet de guillotine. Net. Sans appel. Elena resta immobile. Elle s'y attendait. Elle s'était préparée à ce moment depuis qu'elle avait vu le nom de Jaxx sur la liste des passagers il y a deux jours. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ C'était la logique comptable. Un missile cinétique depuis la station orbitale Zeus, un simple impacteur de tungstène lancé à Mach 20, et le Nyame Dua ne serait plus qu'un nuage de débris brillants et de corps gelés. Elle pouvait le faire. Elle avait le code de tir sur son bracelet. Il suffisait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ d'un geste. D'une validation vocale. Et Jaxx mourrait. Pour de bon cette fois. Brûlé vif dans le vide, sans air, sans tombe, sans personne pour tenir sa main.

— Je refuse, dit-elle.

Le silence dans la salle fut total. Absolu. Même les flux boursiers sur le mur semblèrent se figer. — Pardon ? fit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ la voix glaciale du Dottore. Je crois avoir mal entendu, Commandante. Avez-vous oublié à qui vous parlez ? — Je refuse l'option de tir immédiat. C'est une erreur tactique grossière. Et financière. — Expliquez-vous, Commandante. Et choisissez bien vos mots. Votre remplaçant est déjà dans le couloir, prêt à prendre votre badge.

Elena ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ activa une autre carte. Mars. La planète rouge tournait lentement. — Avez-vous vu les derniers rapports géologiques de nos sondes Pathfinder-X sur le secteur de Valles Marineris ? — Non. Nous ne lisons pas les rapports techniques. Nous lisons les bilans. — C'est votre tort. Nos sondes ont détecté des anomalies magnétiques massives. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Des poches de ressources rares. Lithium. Iridium. Et surtout Hélium-3 en concentration de surface, probablement déposé par les vents solaires sur des millions d'années. Des réserves valant des milliers de milliards de crédits. Elle fit une pause tactique, laissant le chiffre flotter dans l'air. — Mais nous ne pouvons pas exploiter ces ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ ressources. C'est trop loin. Trop cher. Trop dangereux. Nos robots échouent à cause de la poussière électrostatique qui grille leurs circuits. Il faut des humains sur place pour maintenir l'équipement. Mais envoyer une mission AresCorp coûterait 500 milliards et prendrait dix ans de préparation. Elle pointa le point rouge du Nyame ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Dua. — Eux, ils y vont. Maintenant. À leurs frais. Ils prennent tous les risques. Ils sont nos cobayes. — Continuez, dit Pantalone, soudainement intéressé. — S'ils meurent en route, nous ne perdons rien, juste un vieux cargo déjà amorti. Nous pourrons même récupérer les données de leur échec pour améliorer nos propres ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ vaisseaux. S'ils réussissent... s'ils installent une base, s'ils trouvent de l'eau, s'ils survivent au premier hiver martien... alors nous arrivons. — Nous arrivons ? — Nous les laissons faire le sale boulot. Nous les laissons bâtir, creuser, souffrir, mourir de froid et de faim. Et quand tout est prêt, quand la colonie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ est viable... nous venons "sécuriser" la zone. Nous rachetons leur dette avec des intérêts composés. Ou nous prenons le contrôle au nom de la "sécurité planétaire" et des traités internationaux que nous avons nous-mêmes écrits. Nous les transformons en employés.

Les masques se regardèrent. Elena voyait presque les processeurs de leurs ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ IA d'assistance calculer les probabilités et les marges bénéficiaires de ce nouveau scénario. Pantalone rit de nouveau, un rire métallique. — C'est machiavélique, Volkov. C'est de l'externalisation de risque colonial extrême. J'adore. C'est du capitalisme de vautour à l'échelle interplanétaire. — Mais comment être sûrs qu'ils ne développeront pas des armes pour se ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ défendre ? demanda Colombine, toujours inquiète. S'ils déclarent l'indépendance ? — Ils ont Jaxx, dit Elena. Je le connais. J'ai lu son profil psychologique (elle ne dit pas "j'ai vécu avec lui dans la boue"). C'est un survivant, pas un conquérant. Il voudra juste protéger son "troupeau". Il est loyal, prévisible. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Et je connais ses faiblesses. Je peux le manipuler à distance. — Vous êtes sûre de pouvoir le contrôler ? — Je lui ai sauvé la vie à Lagos, mentit-elle avec un aplomb parfait, ne cillant pas. Il me doit une dette de sang. C'est un homme d'honneur, un dinosaure. Il répondra ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ si je l'appelle.

C'était l'inverse. Mais ils ne le savaient pas. Le dossier officiel de Lagos avait été "nettoyé" par ses soins il y a dix ans. Le Dottore réfléchit, son masque tournant lentement. — Très bien. Opération "Longue-vue". Laissez-les partir. Mais gardez-les sous surveillance constante. Tracez chaque communication, chaque mouvement. Au moindre signe ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ de menace directe, ou si l'opinion publique se retourne contre nous... vous tirez. Sans sommation. Sans états d'âme. — Compris. — Et Volkov ? — Oui ? — Si vous échouez, vous ne serez pas licenciée. Vous serez effacée. — Je sais.

Les hologrammes s'éteignirent un par un, plongeant la salle dans la pénombre. Elena se retrouva ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ seule. Ses mains ne tremblaient pas. Pas encore. Elle les cacha derrière son dos, serrant ses poings jusqu'à ce que ses ongles entament la peau. Elle avait gagné du temps. Quelques mois. Peut-être un an. Pourquoi ? Pour AresCorp ? Pour l'Hélium-3 ? Ou parce qu'elle ne pouvait pas appuyer sur la détente tant que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Jaxx était à bord, tant qu'il y avait une chance, même infime, de rédemption ?

III. Le Fantôme de Lagos

Elle retourna à son bureau sécurisé. Elle verrouilla la porte électronique. Elle activa le brouilleur de mouchards (illégal, mais elle était la chef de la sécurité, qui allait la contrôler ?). Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ ouvrit un panneau caché derrière un faux cadre "Art Moderne" au mur. Un coffre-fort biométrique analogique. À l'intérieur, pas de bijoux, pas de crypto-ledger. Trois objets. Une bouteille de vodka (la vraie, pas la synthétique, une bouteille pré-effondrement). Un paquet de cigarettes. Et une vieille boîte en métal rouillée. Elle versa un verre. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Elle l'avala d'un trait. La brûlure était bonne. Elle ouvrit la boîte. Dedans, une plaque d'identité militaire, tordue et noircie par le feu. SGT J. MILLER - USMC - O POS. Et une photo papier, jaunie, cornée. Eux deux. Devant ce putain de tank. Ils avaient vingt ans. Ils étaient sales, couverts de sang ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ et de graisse, mais ils riaient. Ils croyaient qu'ils se battaient pour la liberté, pas pour l'eau d'une corporation.

Flashback. Lagos, Nigéria. Zone Industrielle Sud. 2033.

L'usine de dessalinisation brûlait. Une chaleur d'enfer. L'air sentait le chlore toxique et la chair grillée. Les milices de l'eau, payées par un seigneur de guerre local, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ avaient percé la ligne de défense Bravo. Le bruit était assourdissant. Tirs de mortier. Cris. Le sifflement des vapeurs chimiques qui s'échappaient des conduites percées. — Pars, Elena ! hurlait Jaxx. Il était coincé sous une poutre en béton armé qui s'était effondrée. Son bras gauche était... il n'y avait plus de bras ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ gauche. Juste un moignon sanglant, des os blancs, et de la poussière de béton qui se mélangeait au sang pour faire une boue rouge. Il essayait de se dégager avec son bras droit, mais la poutre pesait une tonne. — Je ne peux pas te laisser ! pleurait-elle, tirant inutilement sur le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ béton, ses mains glissant sur son sang. — Si tu restes, on meurt tous les deux ! Les miliciens sont dans le couloir ! Prends les codes de lancement ! Apporte-les au QG ! C'est la mission, bordel ! Elena avait les codes dans sa poche. La clé de cryptage quantique qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ permettait de réactiver les pompes de la ville à distance. Des milliers de vies civiles dépendaient de cette clé. Si les miliciens la prenaient, ils couperaient l'eau à tout le quartier pauvre pour faire chanter le gouvernement. Mais Jaxx était son ami. Son frère. Plus que ça. — Je vais te sortir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ de là ! Je vais trouver un levier ! — Il n'y a pas de temps ! Une balle ricocha près de sa tête. Les miliciens avançaient. On voyait leurs ombres dans la fumée. Jaxx la regarda. La douleur le rendait pâle, mais ses yeux gris étaient lucides, terriblement calmes, ancrés dans le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ devoir. — Elena, regarde-moi. Tu es un bon soldat. Fais ton devoir. Va-t'en. C'est un ordre direct. Elle hésita. Une seconde. Une éternité. Le temps s'étira. Elle pouvait rester et mourir avec lui. C'était le choix du cœur. Elle pouvait partir et réussir la mission. C'était le choix du soldat. Elle se leva. Elle recula ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ d'un pas. Elle vit la déception, non, l'acceptation dans les yeux de Jaxx. — Pardon, murmura-t-elle. Pardonne-moi, Jaxx. Et elle courut. Elle courut à travers les flammes, serrant la clé contre sa poitrine, laissant les cris de son sergent derrière elle. Elle ne se retourna pas quand l'usine explosa, une boule de feu chimique verte ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ qui illumina la nuit de Lagos.

Elle avait été décorée pour ça. "Héroïsme en situation tactique". "Courage sous le feu". Elle avait sauvé les codes. Elle avait sauvé l'eau de Lagos (qui fut privatisée par AresCorp six mois plus tard, la médaille avait un goût de cendre). Tout le monde croyait Jaxx ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ mort. Héros de guerre. Elle avait appris, trois ans plus tard, par un rapport secret des services de renseignement, qu'il avait survécu. Les miliciens l'avaient sorti des décombres non pas pour le soigner, mais pour l'interroger. Ils l'avaient gardé dans un trou pendant deux ans. Il s'était échappé, seul, manchot, fiévreux. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ Il s'était fabriqué un bras avec des pièces de récupération dans une décharge. Il n'était jamais rentré à la base. Il était devenu un fantôme. Un Rat.

Retour au présent.

Elena but un deuxième verre. Elle regarda l'écran mural. Le point rouge du Nyame Dua s'éloignait inexorablement. — Je ne te sauve pas, Jaxx, dit-elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ à voix basse dans le bureau vide. Je ne cherche pas ton pardon. Je te donne juste une chance de mourir libre, loin de cette planète de merde. Elle activa son interface de communication cryptée personnelle. Le "Canal Noir". Une fréquence d'urgence fantôme, un backdoor qu'elle avait elle-même installé dans le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ réseau satellitaire d'AresCorp. Elle tapa un message. Court. Utilisant leur vieux code tactique.

À : RAT KING (ID: USMC-458) De : GHOST Sujet : Prévisions Météo Message : L'orage est retenu au nord. Mais le ciel reste gris acier. Ils vous regardent. Ils vous laissent courir pour mieux vous chasser. J'ai acheté du temps, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ je ne peux pas acheter votre salut. Ne me fais pas regretter. Et Jaxx... surveille tes six heures.

Elle hésita. Son doigt plana au-dessus de la touche ENVOYER. Si elle envoyait ça, c'était de la haute trahison. Passible de mort immédiate par les nettoyeurs d'AresCorp. Elle pensa à la poutre en béton. À ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ ses yeux gris. Elle appuya. Message Envoyé. Le paquet de données partit dans le vide, relayé par une constellation de satellites espions qu'elle contrôlait mais qui, pour une milliseconde, servirent sa propre conscience. Il mettrait dix minutes à atteindre le vaisseau à la vitesse de la lumière.

Elle ne s'attendait pas à une réponse. Jaxx ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ ne répondrait jamais. Il savait qui était Ghost. Et il savait qu'elle était l'ennemi, même si elle venait de lui sauver la mise. Elle éteignit l'écran. La porte de son bureau s'ouvrit. C'était encore l'assistant, l'air terrorisé. — Commandante ? Le chef de la sécurité interne demande à vous voir. Il y a... ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ il y a une anomalie sur les logs de communication du satellite Zeus. Une micro-transmission non autorisée vers le secteur sud. Elena sourit. Un sourire froid, de requin qui sent le sang. Elle ferma la bouteille de vodka. — Dites-lui de venir. J'adore les énigmes techniques.

Elle remit la plaque d'identité dans sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌​‌‌‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​​​‌‍​​‌‌​​‌​ poche, près de son cœur de glace. La partie d'échecs venait de commencer. Et pour la première fois depuis quinze ans, Elena jouait contre elle-même.

(Fin du Chapitre 7)