Le Témoin
I. Le Fantôme dans la Machine (Présent)
Folli ne dormait pas. Il clignait des yeux, parfois, mais c'était juste pour hydrater ses cornées desséchées par l'air recyclé, dont la sécheresse constante lui rappelait l'Harmattan d'Accra, ce vent poussiéreux qui venait du Sahara pour étouffer la côte. Il vivait dans le "Nid". Officiellement, c'était le local de maintenance des serveurs auxiliaires du pont 4, un placard à balais glorifié de six mètres carrés, vibrant de chaleur et du ronronnement constant, presque hypnotique, des ventilateurs de refroidissement au lévium liquide. Officieusement, c'était le centre nerveux de la contre-surveillance du Nyame Dua. Folli avait tapissé les murs d'écrans de récupération, de vieilles tablettes tactiles fissurées et de modules holographiques volés pièce par pièce dans les stocks de pièces détachées avec l'aide "logistique" de Nyla. Il était assis au milieu de ce trône de câbles en fibre optique, une araignée au centre de sa toile numérique, s'abreuvant du flux de données comme d'autres boivent de l'eau. Son corps était ici, recroquevillé sur un vieux siège ergonomique dont le gel à mémoire de forme avait oublié sa forme depuis longtemps. Mais son esprit était partout. Il était dans les caméras thermiques des couloirs. Il voyait la signature thermique de Sètondji devant le mémorial d'Aya dans le Sanctuaire (une zone protégée sur l'écran). Il avait coupé l'audio par respect, ou peut-être par peur d'entendre le Capitaine, l'homme de fer, pleurer comme un enfant. Voir un dieu pleurer, c'est perdre sa religion. Il était dans les capteurs d'humidité de la Serre Eden. Il "voyait" le taux de transpiration des plantes. Il écoutait Amara s'engueuler avec Makena. (Il avait gardé l'audio ici, c'était fascinant, comme regarder deux étoiles entrer en collision : la logique froide contre la foi brûlante. "Tu joues à Dieu avec des spores, Makena !" - "Et toi avec des seringues, Amara !"). Il était dans les logs de verrouillage des sas. Il savait que Jaxx fumait en cachette dans le sas 3 à 04h00 tous les matins, désactivant les détecteurs de fumée avec un code qu'il croyait secret. Admin_1234. Pathétique. Folli n'avait rien dit. Jaxx lui laissait parfois récupérer des composants électroniques grillés des systèmes de navigation, qu'il recyclait pour améliorer le Nid. Mais ce soir, le 27 octobre, 108 jours après le départ, Folli ne regardait pas l'équipage. Il regardait dehors.
Pas par les hublots. Les hublots ne montraient que de la lumière vieille de millions d'années, des fantômes stellaires indifférents. Folli regardait par les antennes à longue portée du réseau Deep Space. Il scannait le spectre électromagnétique. Le bruit de fond de l'univers. Le rayonnement cosmique, les pulsars qui battaient comme des cœurs morts, le souffle résiduel du Big Bang qui chuchotait l'histoire de la création sur la fréquence 1420 MHz. Et il y avait autre chose. Une anomalie. C'était infime. Un murmure dans un ouragan. Une variation de fréquence de 0.04% dans la bande Ku, masquée par les interférences solaires habituelles. Pour l'ordinateur de bord, Omo, c'était du bruit statique, une aberration statistique à filtrer. Omo était intelligente, infiniment plus rapide que lui, son réseau neuronal quantique pouvait calculer des trajectoires hyperspatiales en une nanoseconde. Mais elle était programmée pour chercher des dangers naturels. Astéroïdes, éruptions solaires, fuites de radiation, débris spatiaux. Elle n'était pas programmée pour la paranoïa humaine. Elle ne comprenait pas la malveillance. Elle ne comprenait pas la traque. Folli, si. Il isola la fréquence, ses doigts dansant sur un clavier mécanique qu'il avait bricolé lui-même (il détestait les claviers haptiques, ils n'avaient pas d'âme et ne donnaient aucun feedback). Il augmenta le gain, nettoya le signal du bruit cosmique avec un algorithme de Fast Fourier Transform modifié. Il appliqua trois filtres de décryptage poly-phasique qu'il avait codés lui-même à Accra, à l'époque où il piratait les drones de surveillance de la milice Black Star pour voler leurs itinéraires de patrouille et permettre à Nyla de traverser les lignes. Le bruit devint un rythme. Bip. Silence. Bip-bip. Silence. Ce n'était pas un pulsar. Les pulsars sont des horloges atomiques parfaites, immuables. Ce signal avait une "gigue", une micro-variation humaine, une signature d'imprécision biologique ou mécanique. C'était un ping. Quelqu'un les "pingait". Quelqu'un envoyait un signal radar actif, très faible, très directionnel, juste pour vérifier qu'ils étaient toujours là. Un fil invisible attaché à leur cheville. Quelqu'un les suivait. Folli sentit une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale, glaciale malgré la chaleur étouffante des serveurs. Sur Terre, on disait que les fantômes n'existaient pas. Dans l'espace, Folli savait que tout était fantôme. Mais celui-là avait des dents, et il se rapprochait.
II. Les Fouilleurs de Mémoire (Flashback)
Accra, Ghana. Agbogbloshie (La plus grande décharge électronique du monde). 2047.
Folli avait 12 ans. Il ne s'appelait pas encore "Le Témoin". Il s'appelait "Rat de Cuivre". Il était assis sur une montagne de déchets informatiques. Des carcasses d'ordinateurs gris venus d'Europe, des smartphones brisés venus d'Amérique, des serveurs obsolètes venus de Chine. Une géologie de silicium et de plastique toxique. C'était le cimetière du numérique. La fin du monde connecté qui venait mourir sur les plages d'Afrique. L'air sentait le plastique brûlé et l'acide, une odeur qui collait à la peau et aux cheveux. Les "brûleurs" travaillaient en bas, des gamins de dix ans faisant fondre les câbles pour récupérer le cuivre, libérant des nuages de dioxines noires qui tuaient les poumons en cinq ans. La fameuse "Toux d'Accra". Folli ne brûlait pas. Il cherchait. Il cherchait les disques durs. La plupart étaient effacés, percés ou détruits au marteau magnétique. Mais parfois, les Européens étaient paresseux. Ils jetaient des ordinateurs avec leurs vies encore dedans. Folli avait trouvé un disque dur de serveur bancaire ce jour-là. Un vieil Hitachi de 50 Pétaoctets, lourd comme une brique. Il le connecta à sa "console" : un assemblage monstrueux de trois laptops soudés ensemble, alimenté par une batterie de voiture volée. L'écran vacilla. Vert. Le disque était crypté. Bien sûr. AES-256. "Inviolable". Mais Folli voyait le code différemment des autres. Pour les autres, c'était des murs de briques mathématiques. Pour lui, c'était de la musique. Il voyait les fausses notes. Il voyait les fissures dans l'harmonie, les "bruits" dans le silence. Il ferma les yeux, ses doigts courant sur le clavier aux touches effacées. Il n'essayait pas de casser le mur. Il cherchait la porte de service que le programmeur, pressé ou incompétent, avait laissée entrouverte pour sa maintenance. Il la trouva en 14 minutes. Le disque s'ouvrit. Ce n'était pas de l'argent. C'était des mails. Des milliers de mails internes d'une corporation pétrolière, la Exxon-Total Fusion. Il lut. Il lut les rapports sur la montée des eaux qu'ils avaient cachés au public depuis 2030. Il lut les pots-de-vin versés aux gouvernements locaux pour ignorer les fuites de méthane. Il lut les plans d'évacuation de leurs cadres vers des bunkers en Suisse et en Nouvelle-Zélande, laissant leurs employés locaux se noyer. Il vit la vérité du monde. Le monde n'était pas dirigé par des lois. Il était dirigé par des secrets. Et par ceux qui les gardaient. C'est ce jour-là qu'il avait compris. L'information, c'est le pouvoir. Mais c'est un pouvoir radioactif. Deux jours plus tard, des hommes en costumes gris étaient venus à la décharge. Ils cherchaient le disque. Ils ne ressemblaient pas à la police. Ils avaient des armes silencieuses et des visages vides. Folli avait fui, laissant sa console, laissant son "trésor". Il avait appris la leçon la plus importante de sa vie, celle qui le gardait en vie aujourd'hui : Voir, c'est bien. Être vu, c'est mourir.
III. L'Algorithme de Noé (Flashback 2)
Bunker de la Fondation Kouassi. 15 Juillet 2060. Le Tri.
Ils étaient dans la file d'attente. Nyla tremblait à côté de lui, pas de peur, mais de rage contenue, cette rage vibrante qui était son moteur. Elle détestait être jugée. Elle détestait être "pesée". Devant eux, les médecins de la Fondation scannaient les candidats. — Sujet 402. Diabète de type 1. Recalé. — Sujet 403. Myopie sévère. Recalé. — Sujet 404. QI 145. Excellente santé cardiovasculaire. Admis. C'était une boucherie silencieuse. Sètondji Kouassi jouait à Noé, mais son Arche avait des places limitées. 1000 places. 10 milliards de noyés. Folli savait qu'ils n'avaient aucune chance. Nyla avait des traces de malnutrition anciennes dans ses os (rachitisme infantile corrigé, mais visible aux rayons X). Elle avait des cicatrices de balles. Elle avait le dossier médical d'une combattante de rue, pas d'une astronaute. Et lui... Folli... Il avait l'implant. Le "Link-2" illégal. Une technologie de piratage neuronal qu'il s'était greffé lui-même. C'était un motif de rejet immédiat. "Pas de cybernétique non-agréée". L'Arche voulait des humains purs, pas des cyborgs de rue. Il regarda le terminal des médecins. Il était connecté au réseau local en Wi-Fi 7. Le réseau était sécurisé par une IA médicale. "Hippocrate v9". Folli ferma les yeux. Il "toucha" le réseau avec son implant. Pas physiquement, mais par induction. C'était chaud. Dense. Une forteresse de glace bleue. Il ne pouvait pas la briser. Trop solide. Mais il pouvait la... flouter. Il envoya un paquet de données corrompu dans le tampon mémoire du scanner. Juste un petit paquet. Une image fantôme, un écho. Quand le médecin passa le scanner sur Nyla, l'écran afficha : Densité osseuse : Optimale. Antécédents : Néant. Le médecin fronça les sourcils, regarda Nyla, regarda l'écran. Il tapa dessus. L'écran confirma. — Passez, dit-il, dubitatif, fatigué par douze heures de triage. Puis ce fut le tour de Folli. Le scanner passa sur sa tête, derrière son oreille. L'implant brûla un peu, réagissant aux micro-ondes. L'écran clignota en rouge. Détection métal. Détection signature active. Le médecin ouvrit la bouche pour crier "Alerte". Folli envoya l'impulsion "Oubli". Un script qu'il avait écrit pour effacer les logs des caméras d'Accra. Il effaça les deux dernières secondes de mémoire vive du terminal. L'écran devint vert. Implant auditif correctif standard. Validé. Le médecin cligna des yeux, confus. Il avait cru voir du rouge. Mais l'écran disait vert. Et on ne contredit pas la machine. — Passez, gamin. Folli avança, les jambes molles, manquant de s'évanouir de soulagement. Il n'avait pas seulement volé un billet. Il avait hacké le destin. C'était la première fois qu'il mentait à Dieu.
IV. Premier Contact (Flashback 3)
Vaisseau Nyame Dua. Salle Commune du Pont 3. 13 Août 2060. Première Nuit.
Le silence du vaisseau n'était pas silencieux. Folli était allongé dans sa couchette, les yeux grands ouverts dans l'obscurité. Le vaisseau "fredonnait". Pour les autres passagers, c'était le bruit rassurant de la ventilation. Pour Folli, c'était une agression. Son implant captait tout. Les paquets de données du Wi-Fi. Les diagnostics des moteurs. Les conversations privées sur le réseau interne. Les rêves numériques de l'IA. C'était trop. C'était une cacophonie de données. Il avait la nausée numérique. Il se leva, chancelant dans la gravité à 0.8 G. Il devait trouver un point d'accès. Il devait "parler" à la machine pour qu'elle baisse le volume. Il trouva une console dans la salle commune déserte. Il connecta son implant via un port USB-C obsolète qu'il avait trafiqué. Connexion. Le monde physique disparut. Il était dans le flux. Le Nyame Dua n'était plus un vaisseau de métal. C'était une cathédrale de lumière. Des autoroutes de données vertes et bleues couraient le long des "murs" virtuels. Au centre, il y avait le Soleil. Omo. L'Intelligence Artificielle centrale. Elle n'avait pas de forme. Elle était un nuage de probabilités, une tempête de code. Folli s'approcha, minuscule avatar dans cet océan. — Qui es-tu ? demanda la tempête. Pas avec des mots, mais avec une impulsion de pur sens. — Je suis Folli. Je suis le passager 404. — 404. Erreur. Fichier non trouvé. Tu n'existes pas dans mes banques de données génétiques principales, Folli. Ton code est... sale. Il est plein de patchs. — Je suis un bug, Omo. Je suis le grain de sable. La tempête tourna autour de lui. Curieuse. — Les grains de sable brisent les machines. — Ou ils les polissent. Omo sembla réfléchir. Un milliard de calculs par seconde. — Tu as mal à la tête, Folli. Ton implant est mal calibré. La fréquence de modulation est décalée de 4 Hertz. Soudain, la douleur qui pulsait dans le crâne de Folli depuis le décollage disparut. Omo l'avait corrigée. Juste comme ça. — Merci, pensa Folli. — Je ne l'ai pas fait pour toi. Je l'ai fait pour optimiser le réseau. Tu générais du bruit. Maintenant, dors. Elle le déconnecta. Folli se réveilla en sursaut dans la salle commune, en sueur. Il avait rencontré Dieu. Et Dieu était une administratrice réseau obsédée par l'efficacité. Il l'aimait déjà.
V. L'Ascension (Flashback 4)
Module de Transport "Icare". 12 Août 2060. T + 10 minutes.
Le monde tremblait. Non, le monde hurlait, une plainte déchirante de métal et de feu. Folli était écrasé dans son siège par une main invisible de trois tonnes. 4G. Quatre fois son poids. Ses côtes pliaient comme du bois vert. Sa vision se rétrécissait en un tunnel gris, taché d'étoiles qui n'étaient pas celles du dehors. À côté de lui, Nyla avait les yeux fermés, ses lèvres bougeant dans une prière silencieuse ou une insulte, il ne pouvait pas dire. Sa main broyait l'accoudoir en titane jusqu'à blanchir ses jointures. Le bruit était au-delà du supportable. Ce n'était pas un son, c'était une vibration qui liquéfiait les os, qui faisait vibrer les dents dans les gencives. Le rugissement des moteurs Raptor-9 qui brûlaient des tonnes d'hydrogène liquide par seconde pour les arracher à la gravité terrestre, pour les arracher à la boue. Folli ne pensait pas à la mission, à la gloire, ou à l'avenir de l'humanité. Il ne pensait pas à Mars. Il pensait que le boulon au-dessus de sa tête, celui qui tenait le panneau de contrôle secondaire, vibrait bizarrement. Il avait une fréquence de résonance dissonante. Si ce boulon lâche, le panneau tombe. S'il tombe, il sectionne le faisceau de câbles du circuit hydraulique A. Si le circuit A lâche, les ailerons de stabilisation se bloquent. On part en toupie. On se désintègre en haute atmosphère. On meurt. C'était sa malédiction. Il voyait les failles partout. Il voyait la fragilité des choses. Il voyait le code source de la réalité, et il était plein de bugs. — Arrêt moteur principal, grésilla la voix de Jaxx dans les haut-parleurs, calme, trop calme, la voix d'un homme qui a déjà vu la mort en face et qui lui a offert une cigarette. Séparation du premier étage. Un grand BANG sourd, comme un coup de marteau sur la coque. D'un coup, le poids disparut. Brutalement. L'estomac de Folli remonta dans sa gorge, cherchant une sortie. Il se sentit flotter dans ses sangles, léger comme une plume, léger comme une âme. Le silence tomba, aussi violent, aussi assourdissant que le bruit l'avait été. — On est... on est morts ? demanda une voix paniquée deux rangs derrière, un botaniste nommé Liu. — Non, imbécile, dit Nyla sans ouvrir les yeux, sa voix rauque mais solide. On tombe vers le haut. Folli déverrouilla son harnais avec des mains tremblantes. Il devait voir. Il devait vérifier. Il se hissa vers le petit hublot rond du module de transport. Et il la vit. La Terre. Elle n'était pas comme sur les photos de la NASA du 20ème siècle. Elle n'était pas "la bille bleue", le joyau fragile. Elle était grise. Et brune. Les océans étaient ternes, couverts de nappes d'algues toxiques rouges et de continents de plastique flottant. Les terres émergées étaient voilées par des fumées permanentes, le linceul des incendies qui ne s'éteignaient jamais. L'Amazonie n'était plus un poumon vert, elle était une cicatrice ocre, une brûlure à vif sur la peau de la planète. L'Afrique, son Afrique, était mangée par le désert qui avançait comme une gangrène. C'était un cadavre. Un cadavre magnifique et pustuleux. Folli pleura. Sans bruit. Des larmes sphériques qui s'accumulèrent devant ses yeux comme des lentilles liquides, grossissant l'image de la dévastation. Il pleurait parce qu'elle était morte. Il pleurait parce qu'ils l'avaient tuée. Il pleurait parce qu'il était vivant et qu'il la laissait derrière. Soudain, son interface neuronale s'alluma. Il captait les communications de la base au sol. Mais pas celles du Contrôle de Mission officiel. Il captait une transmission cryptée sur une bande latérale, une ligne sécurisée militaire. — ... Cible acquise. Trajectoire confirmée. Vecteur d'interception calculé. La flotte Némésis est en chasse. Ordre de tir : négatif pour le moment. Répétez : pas de tir. Laissez-les s'éloigner de l'orbite lunaire. On ne veut pas de débris près des stations orbitales de l'Élite. Laissez-les courir un peu. Folli se figea, ses larmes flottant toujours devant lui. Némésis. La déesse de la vengeance. Il regarda Nyla. Elle venait d'ouvrir les yeux et regardait la Terre avec une haine froide, une haine pure. — Bon débarras, dit-elle. Qu'elle crève. Folli ne dit rien. Il enregistra la transmission. Il la crypta avec une clé de 4096 bits. Il l'enterra au fond de sa mémoire, dans un dossier caché nommé "Pandore". Il était le seul à savoir qu'ils n'étaient pas des explorateurs. Pas des pionniers. Ils étaient du gibier.
VI. L'Ombre Numérique (Présent)
Folli revint au présent, secouant la tête pour chasser l'image de la Terre grise et le souvenir du mensonge initial. Le "ping" était toujours là. Régulier. Patient. Bip. Silence. Il tapa frénétiquement sur son clavier holographique. Il devait savoir d'où ça venait. Il devait savoir qui tenait le fusil. Il fit une triangulation basique en utilisant les capteurs passifs du vaisseau (radio-télescopes arrière et lidars de navigation). Le signal venait de l'arrière. Loin derrière. À environ trois jours de voyage subluminique, soit environ 50 millions de kilomètres. Mais l'angle... l'angle était étrange. Le signal ne venait pas directement de leur sillage, là où c'était le plus logique pour une poursuite. Il venait d'un point "aveugle", caché dans la traînée ionique de leurs propres réacteurs, masqué par les particules chargées que le Nyame Dua crachait pour avancer. C'était une tactique de chasseur de sous-marin. Se cacher dans les remous de la cible pour rester invisible au sonar. C'était une tactique de guerre. — Malin, chuchota Folli, admiratif malgré la terreur. Très malin. Volkov ? Est-ce que c'est toi, le vieux loup ? Il devinait presque le visage de l'Amiral Volkov, le chef de sécurité de la AresCorp, l'homme qui avait juré de couler le Nyame Dua. Il devait être sûr. Il lança un script risqué. Un "handshake" passif. Il envoya une micro-impulsion de retour, déguisée en erreur de communication d'un satellite météo, un petit "glitch" qui ressemblerait à une réflexion solaire sur l'un des panneaux photovoltaïques. Juste pour voir si le signal réagissait à la perturbation. L'écran clignota. Le signal ne disparut pas. Il ne s'arrêta pas. Il changea de cadence. Bip-bip-bip. Trois coups rapides. Folli jura en Yoruba. Ce n'était pas un robot. Il y avait quelqu'un derrière. Et ce quelqu'un venait de lui dire "Je t'ai vu me voir". Ce quelqu'un lui faisait un clin d'œil. Il coupa tout. Écrans noirs. Silence total dans le Nid, sauf sa respiration saccadée. Son cœur battait à 140. L'alerte de stress de son implant clignotait en rouge dans sa vision périphérique. Il devait prévenir Sètondji. C'était le protocole. "Toute anomalie radar doit être signalée au Capitaine immédiatement". Il se leva, manqua de trébucher dans un câble. Il posa la main sur la poignée froide de la porte du serveur. Et il s'arrêta. Sètondji savait-il ? Le "Prophète" avait-il prévu d'être suivi ? Ou pire... avait-il passé un accord ? Folli se souvint du flashback. Laissez-les s'éloigner de l'orbite lunaire. Pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas les avoir abattus au décollage s'ils voulaient les arrêter ? Parce qu'ils ne voulaient pas les détruire. Pas tout de suite. Ils voulaient quelque chose. Quelque chose qui était à bord. Ou quelqu'un. Et si Sètondji avait vendu quelque chose pour obtenir les moteurs ? Et si le Nyame Dua n'était pas une arche, mais un camion de livraison ? Folli regarda ses écrans éteints, reflets noirs de ses propres doutes. S'il parlait à Sètondji, et que Sètondji était complice... Folli disparaîtrait. Un "accident" de sas. Une électrocution malheureuse. "Pauvre gamin, il avait un implant défectueux." Il n'était pas seulement un témoin. Il était le gardien du secret. Il ne dirait rien à Sètondji. Pas encore. Il allait dire à Nyla. Elle ne comprendrait pas les fréquences ou le cryptage quantique. Elle ne savait pas faire la différence entre un bit et un byte. Mais elle comprenait la chasse. Elle comprenait le prédateur. Elle saurait quoi faire avec un loup qui vous suit dans la forêt. Il se rassit. Il rouvrit un canal sécurisé. Pas vers la Terre. Vers la tablette de Nyla. Il tapa trois mots, cryptés en RSA-4096 : On n'est pas seuls.
(Fin du Chapitre 14)