TADOW
Chapitre 18

La Propagande

Vaisseau *Nyame Dua* (La Serre / L'Agora / Salle des Pompes / Dortoirs) / *Flashback* : Vallée du Rift, Kenya (2046). · 25 Mars 2061 (J+163) / *Flashback* : 15 Mars 2046. · POV Makena

I. La Gorge Sèche (Présent)

Makena se réveilla avec la sensation d'avoir avalé du sable. Sa langue était râpeuse, collée à son palais. Sa gorge était un tube de papier de verre. Elle s'assit sur sa couchette, dans sa petite cabine attenante à la Serre. Elle regarda sa ration d'eau quotidienne. Une gourde ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ métallique marquée de son nom. Elle la secoua. À moitié vide. Ou à moitié pleine. Elle dévissa le bouchon. L'odeur de l'eau recyclée lui parvint. Une odeur métallique, stérile, vaguement chimique. Elle but une gorgée. Juste une. Elle la garda en bouche, la faisant tourner pour humidifier ses muqueuses, avant d'avaler. C'était un rituel. Ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ jamais gaspiller. Le vaisseau avait soif. Elle le sentait dans ses os. L'air était plus sec que d'habitude. L'humidité relative de la Serre avait chuté de 65% à 48% en trois jours. Omo compensait en réduisant la ventilation dans les quartiers d'habitation, mais cela ne faisait que déplacer le problème. Makena se leva ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ et s'habilla. Tunique de chanvre ocre. Sandales de corde. Elle se regarda dans le petit miroir poli. Ses yeux étaient cernés. Sa peau, habituellement sombre et lisse, avait un éclat terne. — Tu es la Mère, se dit-elle à voix haute. Les mères n'ont pas soif. Les mères donnent à boire. Elle sortit.


II. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Le Jardin des Murmures (Présent)

Makena plongea ses mains dans la terre noire. C'était de la vraie terre. Pas du substrat inerte. De la terre vivante, riche en humus, en bactéries, en vers de terre qu'elle avait elle-même sélectionnés dans les dernières réserves de la biosphère africaine avant le Déluge. Elle ferma les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ yeux. Elle pouvait sentir le "pouls" de la Serre. Un battement lent, vert, liquide. Les tomates, les haricots, les ignames... ils avaient soif. Le système d'irrigation était à 50% de sa capacité depuis l'incident du "câble coupé" (que Jaxx appelait sabotage et qu'Omo appelait usure). Les racines cherchaient l'eau, s'étirant dans le substrat ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ comme des doigts désespérés. Mais les plantes ne paniquaient pas. Contrairement aux hommes. Elles s'adaptaient. Elles entraient en dormance. Elles attendaient. — Mère ? Une petite fille se tenait à l'entrée de l'allée 4. Une enfant de sept ans, aux yeux trop grands pour son visage maigre. Zola. La fille d'une technicienne radar. Makena ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ sourit. Son sourire "officiel". Doux, maternel, rassurant. Un masque de porcelaine qu'elle portait depuis dix ans. — Approche, Zola. L'enfant s'approcha, hésitante. Elle tenait un gobelet vide en bioplastique rayé. — Maman dit qu'il n'y a plus d'eau au robinet du secteur 3. Elle dit... elle dit qu'on va mourir de soif. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ pleure tout le temps. Makena essuya ses mains sur son tablier de toile brute. Elle prit le gobelet. Elle se tourna vers une feuille de taro géante, large comme un parapluie. Elle inclina doucement la feuille. De l'eau de condensation, pure et fraîche, coula dans le gobelet, scintillant comme des diamants liquides. — Bois, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Zola. L'enfant but avidement, l'eau coulant sur son menton. — Dis à ta mère que l'eau ne disparaît jamais, dit Makena doucement. Elle change juste de forme. Parfois elle est pluie, parfois elle est sève, parfois elle est sang. Mais elle est toujours là. Le Grand Cycle veille sur nous. — Le Grand ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Cycle ? — C'est ce qui nous porte, ma chérie. Le vaisseau est un ventre. Et dans un ventre, le bébé ne manque jamais de rien. Le cordon ombilical nous nourrit. Zola hocha la tête, rassurée par la métaphore biologique, bien qu'elle ne la comprenne pas totalement. Elle repartit en courant, serrant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ le gobelet vide comme une relique. Makena soupira. Son sourire s'effaça instantanément. Le mensonge avait un goût de cendre. Le système hydraulique était en train de lâcher. Sètondji était en train de mourir (elle avait vu son aura grise). Jaxx cherchait des fantômes dans les murs. Amara se noyait dans ses calculs froids. Le "Ventre" ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ était malade. Mais l'équipage ne devait pas le savoir. Si la peur s'installait, l'ordre s'effondrerait. Et Amara répondrait par la force pure. La répression. Les rationnements stricts. La violence. Le sang coulerait dans les couloirs. Makena devait maintenir la cohésion. Par la douceur. Par le mythe. Par la "Propagande du Sacré".


III. L'Inventaire des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Âmes (Présent)

Makena retourna dans son bureau, une alcôve cachée derrière un mur de lierre. Elle alluma sa tablette personnelle. Pas celle connectée au réseau du vaisseau. Une tablette isolée, cryptée. Elle ouvrit le fichier Âmes.db. Ce n'était pas un registre médical. C'était un inventaire spirituel. Elle avait une fiche sur chaque membre d'équipage. 154 ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ personnes. Nom : Sarah K. État spirituel : Fragile. Cherche un sens. Réceptive aux métaphores. Risque : 2/10. Action : Renforcer le sentiment d'utilité.

Nom : Thomas D. État spirituel : Instable. Tendances fanatiques. Cherche un martyr. Risque : 8/10. Action : Surveiller. Canaliser son énergie vers des tâches répétitives.

Nom : Jaxx. État spirituel : Fermé. Blocage traumatique. Ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ croit qu'en la violence. Risque : 9/10. Action : Éviter le conflit direct. Utiliser sa paranoïa.

Makena parcourut la liste. Le niveau de stress global montait. La colonne "Désespoir" clignotait en rouge pour 40% de l'équipage. Elle n'était pas seulement une prêtresse. Elle était une espionne de l'âme. Elle manipulait les émotions comme elle manipulait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ les gènes de ses plantes. Elle ajouta une note sur la fiche de Zola : Enfant anxieuse. Mère (Lina) au bord de la rupture. Priorité : rassurer l'enfant pour stabiliser la mère. C'était froid. C'était calculateur. Mais c'était nécessaire. Quelqu'un devait piloter le cœur de l'équipage pendant qu'Amara pilotait le vaisseau.


IV. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Dialogue avec la Machine (Présent)

Makena quitta la Serre et descendit vers le niveau inférieur. Le secteur des pompes. C'était un endroit bruyant, chaud, qui sentait l'huile et le métal chauffé. Elle n'aurait pas dû être là. C'était le domaine des ingénieurs. Le domaine de la Science. Mais la Science échouait. Elle s'approcha de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Pompe Principale Alpha. Un monstre d'acier et de céramique qui gémissait. Elle posa sa main sur le carter vibrant. Elle ferma les yeux. Elle ne scannait pas la machine avec un outil. Elle l'écoutait avec son corps. Elle sentait la friction. Elle sentait la fatigue du métal. — Tu as mal, murmura-t-elle. Tu es fatiguée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ de tourner en rond. La machine ne répondit pas, bien sûr. Mais la vibration changea subtilement. Omo ajustait les tours/minute en réponse à une fluctuation de température, mais Makena préférait croire que c'était une réponse. Pour Makena, tout était vivant. Même le métal. Même le plastique. Tout était énergie. Tout était Muntu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ (force vitale). Elle sortit une petite fiole de sa poche. Ce n'était pas de l'huile moteur standard. C'était un mélange d'huiles végétales ultra-raffinées, extraites de graines de Jatropha qu'elle avait modifiées génétiquement dans la Serre. Un lubrifiant biologique à haute viscosité. Elle versa le liquide dans l'orifice de maintenance. Le gémissement de la pompe s'adoucit. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Le rythme devint plus régulier. — Bois, dit-elle. Bois la sève. Souviens-toi de la forêt. Tu n'es pas morte. Tu es juste transformée. Une technicienne passa par là, une jeune femme nommée Sarah. Elle s'arrêta, surprise. — Makena ? Qu'est-ce que tu fais ? Makena se retourna, souriante. — Je parle à l'eau, Sarah. Je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ lui demande de couler plus doucement. Sarah la regarda bizarrement. — Tu as mis quoi dedans ? — Une offrande. Sarah vérifia les jauges numériques. — La pression se stabilise. La température baisse de 2 degrés. C'est... c'est bizarre. Ça marche. Makena toucha l'épaule de Sarah. — Ce n'est pas bizarre, Sarah. C'est la symbiose. La machine ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ nous écoute si on lui parle avec respect. Elle a une âme, comme toi. Sarah hocha la tête, les yeux brillants. Elle raconterait ça ce soir. Makena a guéri la pompe en la touchant. Et le mythe grandirait. C'était calculé. C'était théâtral. Mais c'était la seule façon de calmer Sarah, dont la fiche indiquait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ un besoin vital de croire au miracle.


V. La Confession Noire (Présent)

Il était 2200 heures. La Serre était plongée en mode "Nuit", éclairée seulement par la bioluminescence douce des fougères génétiquement modifiées. Makena était assise près du bassin de carpes koï (une espèce rustique qu'elle avait sauvée d'un étang de Nairobi). Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ sentit une présence avant de l'entendre. Une présence lourde. Grise. Chargée de douleur. — Tu ne dors pas, Sètondji ? dit-elle sans se retourner. Le Capitaine émergea de l'ombre d'un bananier. Il avait maigri. Son uniforme flottait un peu sur ses épaules autrefois massives. Son visage, éclairé par la lueur bleue des plantes, ressemblait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ à un masque mortuaire. — Le sommeil est un luxe que je ne peux plus me permettre, Makena. Il s'assit lourdement sur un banc de pierre. — Les rumeurs disent que tu parles aux pompes. — Les rumeurs disent beaucoup de choses. Elles disent aussi que tu craches du sang noir. Un silence tomba. Lourd. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Épais. Sètondji ne nia pas. — Je suis irradié, Makena. Kyshtym. Les moteurs Icare... ils ont un prix. — Je sais. Je vois ton aura. Elle est trouée comme un vieux filet de pêche. Il y a du noir dans tes poumons. Et dans ta moelle. Sètondji la regarda. Il y avait une fatigue ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ infinie dans ses yeux. — Combien de temps ? demanda-t-il. Toi qui vois l'invisible. Makena se tourna vers lui. Elle posa sa main sur son front. Sa peau était brûlante et sèche. — Six mois. Peut-être un an si tu arrêtes de te battre. — Je ne peux pas arrêter. Si j'arrête, le vaisseau ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ s'arrête. — Alors tu mourras avant d'arriver. Et je devrai enterrer ton corps dans le composteur pour nourrir les tomates. C'est ça que tu veux ? Finir en engrais ? Sètondji eut un rire faible. — Ce serait une fin utile. Mieux que de finir en statue de marbre sur une place publique. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ regarda ses mains. — Tu sais, Makena. Les moteurs... ils ne sont pas juste des machines. J'ai lu les archives russes. Le pilote d'essai, Volkov... il est mort dedans. Ils n'ont jamais retrouvé son corps. Il a fusionné avec le plasma. — Tu crois qu'il est encore là ? — Je crois que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ nous voyageons dans un tombeau. Et que je suis le gardien du cimetière. Il prit la main de Makena. Ses doigts tremblaient. — J'ai peur, Makena. Pas de la mort. J'ai peur pour eux. J'ai peur que sans moi, ils s'entretuent. Amara est trop dure. Jaxx est trop fou. Et toi... — Et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ moi ? — Toi, tu es dangereuse. Tu as créé un culte. Tu as fait de moi un Prophète malgré moi. — Il leur fallait un Prophète, Sètondji. Les hommes ne suivent pas des ingénieurs. Ils suivent des rêves. Je leur ai donné un rêve. — Et si le rêve devient un cauchemar ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ ? — Alors je les réveillerai. Promis. Elle serra sa main. — Repose-toi ici ce soir. L'air est riche en oxygène. Tes poumons te remercieront. Sètondji s'allongea sur le banc. Pour la première fois depuis des mois, il ferma les yeux et son visage se détendit. Il dormit. Et Makena veilla sur son agonie, comme une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ lionne veille sur un vieux lion blessé.


VI. La Gardienne des Graines (Présent)

Plus tard dans la nuit, Makena se dirigea vers le "Sanctuaire". C'était une petite section isolée, protégée par un champ de stase. Ici, il n'y avait pas de plantes. Il y avait des boîtes. Des milliers de petites boîtes en céramique ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ poreuse. La Banque de Graines. L'avenir de l'humanité, compacté en codes génétiques dormants. Mais Makena n'y était pas seule. Kassi était là. L'Homme-Plante, le patient zéro de l'adaptation, était assis en lotus au milieu des boîtes. Sa peau verte luisait doucement sous les lampes UV. Il tenait une graine de baobab dans sa main aux doigts trop ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ longs. — Elle dort, dit Kassi sans se retourner. Sa voix était un bruissement. — Oui, elle dort, répondit Makena en s'asseyant à côté de lui. Elle rêve de la savane. — Non. Elle rêve du noir. Elle sait que la savane est morte. Kassi tourna vers elle ses yeux entièrement noirs. — Le métal ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ a peur, Mère. — Je sais, Kassi. J'ai senti la pompe pleurer. — Pas la pompe. Le squelette. Quelqu'un coupe les os. Makena frissonna. Kassi percevait le vaisseau comme un organisme vivant. Et il sentait les blessures que Jaxx appelait sabotages. — Qui coupe les os, Kassi ? — Le Fantôme. Celui qui n'a pas d'odeur. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ serra la graine de baobab. — Il faut donner du sang au métal, Mère. Si on ne donne pas de sang, le métal prendra tout. Makena posa sa main sur celle de Kassi. — Non. Pas de sang. Nous avons dépassé le stade du sacrifice. Nous sommes dans l'ère de la Symbiose. Kassi retira ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ sa main brusquement. — La Symbiose, c'est manger et être mangé. Tu as oublié la loi, Mère. Tu es devenue trop douce. Il se leva, grand, dégingandé, effrayant. — Je vais parler aux racines. Elles ont faim. Il disparut dans la jungle de tomates, laissant Makena seule avec les graines et une peur glacée.


​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ VII. L'Hérésie (Présent)

Makena fut tirée de ses pensées par une alarme silencieuse sur son bracelet. Anomalie détectée - Secteur Hydrosphère 4. Elle courut, traversant les coursives désertes. Quand elle arriva, elle trouva trois membres d'équipage agenouillés devant un réservoir d'eau couvert d'algues. C'était Thomas, le mécanicien dont la fiche indiquait un "fanatisme latent", et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ deux jeunes techniciens. Ils avaient ouvert une valve de purge. Mais ils ne prenaient pas d'eau. Ils donnaient. Thomas tenait un couteau. Il s'était entaillé la paume. Son sang gouttait dans l'eau du réservoir, se mélangeant aux algues vertes en volutes rouges. — Sang pour sève, chantonnaient-ils en boucle. Vie pour vie. Sang pour sève. Makena ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ se figea. C'était les mots de Kassi. L'hérésie s'était répandue. Kassi parlait aux racines, mais les racines parlaient aux hommes fragiles. — Arrêtez ! cria-t-elle, sa voix claquant comme un fouet. Thomas se retourna. Il avait les yeux vitreux, extatiques. — Mère ! Regarde ! Nous nourrissons le Cycle ! Le métal a soif ! ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Sètondji saigne pour nous, alors nous saignons pour lui ! Makena s'avança et lui arracha le couteau. — Vous contaminez l'eau ! — Non, Mère. Nous la sanctifions. Tu as dit que l'eau était du sang transformé. Nous rendons le sang à l'eau. Pour que la pompe guérisse. Makena réalisa avec horreur ce qu'elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ avait fait. Ses métaphores. Ses paraboles. Ils les avaient prises au pied de la lettre. Dans le vide de l'espace, l'esprit humain régressait. Il cherchait des rituels primaires. Et le sacrifice était le rituel le plus primaire de tous. — Thomas, écoute-moi, dit-elle en saisissant son visage. Le Grand Cycle ne veut pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ de ton sang. Le sang est chargé de fer. Le fer tue les algues. Si tu saignes dans l'eau, tu tues la source. Elle improvisa un dogme scientifique pour contrer leur folie mystique. — Le sang attire le Vide ! Le Vide sent le fer ! Si vous saignez, vous appelez la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Mort ! Ils reculèrent, effrayés par sa fureur. — Pardon, Mère... Nous ne voulions pas... — Bandez cette main. Et partez. Ne parlez de ça à personne. Si Amara l'apprend, vous finirez au cachot. Ils s'enfuirent. Makena resta seule devant le réservoir souillé de sang. Elle regarda les volutes rouges se dissoudre. Elle avait créé une religion ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ pour les contrôler. Mais la religion était en train d'échapper à son contrôle. Elle devenait sauvage. Elle devenait un culte de sang.


VIII. La Pluie Artificielle (Flashback)

Vallée du Rift, Kenya. 15 Mars 2046.

La sécheresse durait depuis trois ans. Une éternité de poussière. La terre était rouge, craquelée, morte. Les carcasses de bétail ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ jalonnaient la route comme des bornes kilométriques macabres, blanchies par le soleil impitoyable. Makena était debout sur une estrade de fortune, faite de caisses de munitions vides. Devant elle, deux mille personnes. Des réfugiés climatiques. Des fermiers qui avaient tout perdu. Des mères qui n'avaient plus de lait. Des guerriers Samburu qui avaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ troqué leurs lances contre des fusils d'assaut. Ils étaient affamés, désespérés, prêts à tuer pour une outre d'eau. Mais ils ne tuaient pas. Ils écoutaient. Makena portait une robe verte, simple mais immaculée (un miracle en soi dans cette poussière). Elle irradiait le calme au milieu du chaos. — Mes frères, mes sœurs, disait-elle, sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ voix amplifiée par un mégaphone solaire grésillant. Regardez le ciel. Ils levèrent les yeux. Des milliers d'yeux brûlés par le sel. Le ciel était bleu, implacable. Pas un nuage. Un ciel de fer. — Vous voyez le vide. Moi, je vois l'attente. Elle leva les mains. — La Terre nous punit parce que nous l'avons ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ oubliée. Nous avons cru que nous étions ses maîtres. Mais nous sommes ses enfants indisciplinés. Nous avons bu le sang de la terre (le pétrole) et maintenant elle refuse de nous donner son lait (l'eau). Un murmure parcourut la foule. C'était un discours qu'elle avait peaufiné. Un mélange d'écologie scientifique, d'animisme traditionnel ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ et de charisme pur. Une arme rhétorique. Un 4x4 blindé surgit de la poussière. Des hommes armés en sortirent. Des miliciens du "Seigneur de l'Eau", un chef de guerre local nommé Jomo qui contrôlait les puits restant. Jomo monta sur l'estrade, bousculant Makena. Il était énorme, sentant la sueur et le gin. — Assez ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ de blabla, la sorcière ! cria-t-il. Dis-leur la vérité. Dis-leur que l'eau est à moi. Et que s'ils en veulent, ils doivent travailler dans mes mines de lithium. La foule gronda. Les fusils se levèrent. Le massacre était imminent. Makena ne recula pas. Elle s'approcha de Jomo. Elle était minuscule à côté de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ lui. Elle posa sa main sur le canon bouillant de son fusil. — L'eau n'est à personne, Jomo. L'eau est libre. Comme le sang. Elle le regarda dans les yeux. Elle utilisa son don. Elle vit sa peur. Jomo avait peur de mourir. Il avait un cancer du foie, caché sous ses muscles. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Elle voyait la tache noire, pulsante, dans son aura jaune sale. — Tu as soif aussi, Jomo, murmura-t-elle pour lui seul. Tu as une soif que l'eau ne peut pas éteindre. Ton foie brûle. Je le vois. Jomo recula, terrifié. — Comment tu sais ? — Je vois tout. Si tu tires, tu mourras ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ dans la douleur. Les esprits de l'eau te dévoreront de l'intérieur. Si tu laisses l'eau couler... je peux t'aider à partir en paix. Je peux apaiser le feu. Jomo baissa son arme, tremblant. Il était vaincu par une superstition plus forte que ses balles. Makena se tourna vers la foule. — Jomo nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ offre l'eau ! cria-t-elle. La foule hurla de joie. Jomo ne démentit pas. Elle fit un signe. Derrière elle, des camions citernes arrivèrent. Marqués du logo de la Fondation Kouassi. Ce n'était pas un miracle divin. C'était de la logistique. Sètondji avait payé pour l'eau. Et Makena avait neutralisé le seigneur de guerre par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ la psychologie. Mais Makena en faisait un sacrement. — Voici l'eau ! cria-t-elle. Mais elle n'est pas gratuite. Le prix, c'est votre sueur. Le prix, c'est votre dévouement. Chaque litre bu devra servir à planter un arbre. Est-ce que vous acceptez le Pacte ? — OUI ! hurla la foule. Ils ne voyaient pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ les camions. Ils voyaient la Prêtresse qui avait fait plier le Diable. Makena sourit. Elle savait que c'était de la manipulation. Elle savait qu'elle utilisait leur désespoir pour construire une armée de jardiniers. Mais c'était mieux que de les laisser mourir ou s'entretuer. C'était de la survie par le mythe.


IX. Le Rêve de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Pluie (Présent)

1800 heures. L'Agora. Makena devait reprendre le contrôle après l'incident de Thomas. L'espace commun était bondé. La rumeur de la pénurie d'eau s'était répandue comme un virus. La tension était palpable, électrique. Il y avait des disputes. Des accusations de vol de rations. Amara voulait envoyer la sécurité avec des tasers. Jaxx voulait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ instaurer un couvre-feu et confiner tout le monde. Makena avait dit non. Laissez-moi faire. Ne sortez pas les armes. Elle entra dans l'Agora. Elle ne portait pas d'uniforme. Elle portait une tunique tissée avec des fibres de chanvre cultivé à bord, teinte en ocre avec de la terre martienne synthétique. Elle ne monta pas sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ une estrade. Elle s'assit par terre, au centre, en lotus. Le silence se fit progressivement. Curiosité. Respect. Elle posa un bol d'eau devant elle. Un bol en céramique simple. — Nous avons peur, dit-elle simplement, sa voix portant sans micro. Personne ne répondit. — Nous avons peur que le vaisseau nous rejette. Nous avons peur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ de sécher comme des feuilles mortes. Nous avons peur que les Dieux soient restés sur Terre. Elle trempa ses doigts dans l'eau. — Mais l'eau est là. Elle est juste... timide. Elle se cache parce que nous sommes trop bruyants. Trop en colère. Nos vibrations perturbent le flux. Elle commença à chantonner. Une mélodie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ basse, rythmique, qui venait de la gorge. Un vieux chant Kikuyu pour la pluie, mélangé à des fréquences apaisantes de 432 Hz qu'elle avait étudiées en psycho-acoustique. Maji... Maji... Uhai... Peu à peu, les gens s'assirent. D'abord les enfants, comme Zola. Puis les femmes. Puis les hommes, réticents, posant leurs poings serrés. — Fermez ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ les yeux, dit Makena. Sentez l'eau dans vos propres cellules. Vous êtes faits à 70% d'eau. Vous êtes l'océan. Le vaisseau est la coque, mais vous êtes la marée. C'était de l'hypnose de masse. Douce. Bienveillante. Le rythme cardiaque collectif baissa. L'agressivité retomba comme une fièvre qui brise. Dans l'ombre d'une coursive, en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ haut, Amara observait, les bras croisés. Elle détestait ça. Elle détestait cet irrationalisme qui défiait la logique. Mais elle voyait les moniteurs biométriques de l'Agora sur sa tablette. Le niveau de stress (cortisol) avait chuté de 40% en dix minutes. La consommation d'oxygène avait baissé de 15%. Makena ne réparait pas les tuyaux. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ réparait les gens. Elle faisait en sorte qu'ils acceptent la soif sans se révolter. Elle transformait la pénurie en jeûne mystique. C'était l'outil de contrôle le plus puissant du vaisseau. Et le plus dangereux. Car si Makena décidait un jour de changer le chant... si elle chantait la guerre au lieu de la paix... L'équipage ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ la suivrait. Ils tueraient pour elle. Amara le savait. Et Makena, ouvrant un œil au milieu de sa transe, croisa le regard d'Amara. Elle ne sourit pas cette fois. Elle avait peur. Peur de ce qu'elle avait déclenché. Peur, comme Kassi l'avait dit, que le métal réclame du sang. Elle ferma les yeux à nouveau. Et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ dans le noir de ses paupières, elle vit un nuage. Un nuage noir, lourd, au-dessus de la savane. La pluie tomba. Mais ce n'était pas de l'eau. C'était du sang noir. Le sang de Sètondji. Le sang de Thomas. Le sang du ciel. Et la foule, au lieu de fuir, ouvrait la bouche pour boire.

(Fin du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌‌​‌‌​‍​‌‌​‌‌​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌​​ Chapitre 18)